de quelle mémoire

Cette odeur, c'est un souvenir rejailli de je ne sais où, de quelle mémoire, de quelle enfance. On croit parfois tout perdre, que tout glisse entre nos mains pourtant serrées jusqu'à la douleur, et puis on réalise un jour que tout est là, finalement, ancré quelque part, dans le corps, sous la peau, et que la mémoire n'est pas qu'une voleuse de souvenirs. C'est un parfum familier, c'est doux et ça tient chaud, ça réconforte comme les bras d'une maman. Cette odeur est une consolation, elle chasse la peur, elle ressemble à une berceuse que l'on chantonnerait à un tout petit enfant qui pleure. Elle m'étreint, elle m'enveloppe, elle m'apaise. Elle fait battre mon cœur plus lentement.

Ce parfum, il est l'incarnation olfactive de la douceur et de la tristesse d'un amour perdu.

 

04.09.17

le merveilleux de l'enfance

Ce matin, à l’aube.
Il est si tôt que la ville est encore plongée dans le noir, la nuit et le silence recouvrent tout.
Elle a la voix de cette chanteuse que j’aime tant, un peu rauque, à cause peut-être de la cigarette qu’elle fume, déjà, là, alors qu’il ne fait pas encore jour. Elle est avec son petit garçon, cinq ou six ans à peine, qui attend le bus avec un peu plus d’impatience et d’enthousiasme que nous. Il le guette. Pendant ce temps il parle, il dit qu’il n’a pas sommeil, il raconte les choses qu’il voit et qu’il entend, le chant d’un coq au loin, une voiture qui passe, le panneau d’affichage qu’il essaie de lire. Il raconte des anecdotes aussi, il a déjà le sens du souvenir.
On monte dans le bus ensemble. Ils sont assis côte à côte et le petit pose la main sur la cuisse de sa mère, il a les yeux qui brillent, je vous assure il s’émerveille, d’être là, dans ce bus qui nous amène jusqu’à l’aéroport, il sourit béatement, un sourire d’ange, il ne parle plus maintenant, il a les yeux grands ouverts et il regarde tout autour de lui. Sa mère lui demande s’il est content, il fait oui de la tête sans lâcher du regard tout ce qu’il découvre, comme s’il s’agissait là d’un spectacle unique et grandiose, il dévore le monde des yeux et je le regarde faire, sa fascination devant tout ce que nous ne voyons plus. L’enchantement du monde à travers ses yeux d’enfant. Je devine qu'ils partent en vacances, juste lui et elle d'abord dans l'avion puis ils rejoignent d'autres gens, de la famille ou des amis. Je les écoute et je les regarde mais mes yeux sont tournés au-dedans, je me souviens des départs en vacances de la petite fille que j'étais, de l'aventure, des papillons dans le ventre et de l'excitation qui m'empêchait de me rendormir. Le bonheur à l'état pur.
Je me suis demandé quelquefois si les enfants d’aujourd’hui possédaient les mêmes capacités d’émerveillement que les enfants d’hier, s’ils pouvaient encore ressentir ce sentiment si fort de bonheur, malgré le monde, malgré la vie qui a changée, je me demandais et maintenant j’en ai la certitude : le merveilleux de l’enfance résiste à la barrière du temps et traverse intact les époques.

 

 

 

la photographie

 

Je peux imaginer avec exactitude la photographie.
 
C’est l’un des moments de la journée que je préfère, entre la fin du jour et le début de la nuit, cet entre-deux, même si à cet instant précis nous sommes, je crois, un tout petit peu plus proche du jour encore que de la nuit à venir. Le ciel est rose, puis bleu, je ne sais plus vraiment, tout est si changeant à cette heure-là et le ciel, le ciel surtout, n’en finit pas de nous étonner. On le présume, on le présage, dans quelques minutes seulement la nuit aura gagné et le jour se sera effacé, si rapidement qu’on en sera surpris.
Nous sommes allongés dans l’herbe, côte à côte,
il porte un bermuda bleu marine et un T-shirt bleu marine aussi sur lequel sont dessinés des palmiers.

C'est le premier jour de l’été.
Il a les yeux fermés, il écoute la musique (mais peut-être aussi qu’il pense, à qui, à quoi ?)
Moi, je ne fais que le regarder et cela m’apaise.
Le monde, autour, ne m’atteint pas.
On les a regardés pourtant, tous ces gens, et on a ri devant ces autres qui parfois nous semblent si différents. Devant ce monde auquel nous ne nous sentons appartenir qu’à moitié.
Mais pendant ce moment que je vous raconte – une minute, tout au plus- il n’y a, d’une certaine manière, que lui et moi.
Nous sommes donc allongés dans l’herbe, côte à côte,
son visage tourné vers le ciel et le mien vers le sien.
Parce que la lumière est douce et que je le trouve beau et paisible, j’ai très envie de le photographier.
Je m’assois, je tends ma main vers mon sac et je me ravise, mon bras se replace le long de mon corps en une fraction de seconde, presque malgré moi

(et c’est de peur ici qu’il s’agit)
Je bois et une gorgée et je me rallonge.
Ses yeux sont toujours fermés, mon regard alterne entre le ciel et son visage et soudain,
je revois encore ce moment avec une extrême précision,
il se tourne vers moi, ouvre les yeux et me sourit.
Et c’est un moment si beau que le temps s’arrête.

Je vois exactement la photographie :
au premier plan les brins d’herbes,
au second plan son visage, ses yeux brillants rivés sur moi et son sourire,
à l’arrière-plan les gens, les autres (et peut-être, plus loin encore, le ciel d’été).
La lumière serait douce, à l'image du moment.

Mais cette photographie n’existe pas.
Je ne l’ai pas photographié.
J’ai souri à mon tour et nous nous sommes embrassés.
"Ce sont des oublis comme celui-là que je regretterai." 
[1]

 

 

 

[1] Jean-Luc Lagarce - Juste la fin du monde

ta vie répertoriée

Tu répertories ta vie. Tu immortalises absolument tout et surtout ce qui pour les autres n’a pas d’importance. Tu photographies chaque moment, les paysages, les visages, les marques du temps sur ta peau, des inconnus dans les gares. Tu enregistres les voix, les silences, les musiques. Tu te dis qu’il faut que tu te souviennes des gestes et des expressions si propres à chacun, des parfums, des sensations. Tu notes les choses à faire, les mots lus entendus ou prononcés, les idées qui te traversent, des bouts de phrases qui tournent dans ta tête jusqu’à ce que tu les couches sur le papier, tu notes les faits chronologiquement, les dates et les ressentis. Tu répertories les lieux visités et les trajets effectués, les livres lus et les films vus, les prénoms de tous ceux qui ont croisés ton chemin et des quelques-uns qui ont touché à ton corps. Tu ne laisses rien disparaître. Même les absences tu ne veux pas les perdre. Parfois tu fermes les yeux et du bout des doigts tu ancres son visage dans ta mémoire. Juste au cas où. Tu as peur d’un jour ne plus te rappeler de la texture et de l’odeur de sa peau. Tu voudrais te souvenir de tout. L’oubli t’obsède. Comme si seule la mémoire faisait exister ce que tu vis. Comme si ce que tu oubliais n’avait jamais eu lieu. Tu t’assures que toutes ces choses ont vraiment existé. Ta mémoire correspond au réel, et tu imagines que tout le reste est précipité dans le néant. Tu notes, tu photographies, tu enregistres, tu répertories, compulsivement, et c’est la peur qui guide tes gestes. Tu notes tout de ta propre vie mais rien des événements qui agitent le reste du monde. Pour toi, seul l’intime compte. Tu répertories pour tenir ta vie serrée entre tes mains et ne pas la laisser s’échapper. Tu existes par procuration. Tu ne vis pas l’instant, tu es trop occupée à te fabriquer des souvenirs. Le temps efface tout, tu le sais bien, mais tu retardes de toutes tes forces l’inévitable : un jour toutes ces images des gens que tu as aimé et des heures que tu as vécu disparaîtront de ta mémoire. Et de toi, et de ta vie, que restera-il ?
Tu te demandes : où vont mes souvenirs si je ne m’en souviens pas ?

parfois

Parfois j'écris des choses. 
Et quand je les relis, beaucoup plus tard,

je n'ai pas l'impression que ces mots-là sont de moi.

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la trace

Au réveil il restait une trace du rêve.
Une trace de toi.
Elle m’a suivie toute la journée.
Elle me collait au corps.

Toute cette journée j’ai eu l’impression que tu me tenais la main.
Et puis la trace s’est effacée, petit à petit, jusqu’à ne plus exister du tout.
Je n’y avais pas pensé.
Je n’avais pas anticipée.
Je n’étais pas préparée à ça.
A me retrouver seule à nouveau (comme on l’est toujours, n’est-ce pas ?).

C’était doux de te sentir avec moi. Cœur contre cœur. Comme avant.
Même pour une minuscule journée.
C’était doux de te retrouver.

Ce soir je fermerai les yeux très fort.
J’invoquerai les images de toi.
Pour que demain matin, la vie nous accorde un sursis.
Juste une journée de plus.
Pour ne rien perdre de notre histoire.
Pour me souvenir
(ce sentiment insoutenable que chaque jour qui passe me vole des instants vécus)
Et puis, égoïstement je crois, pour étouffer ma solitude.

Au réveil il restait une trace du rêve.
Une trace de toi.
Et le soir en disparaissant

elle a laissé sa place,

une place immense,

à cette réalité-là :
Je ne suis pas guérie de notre amour.

 

 

(l’est-on vraiment un jour ?)

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à la couleur de

 

l’Océan. Le grand bleu. Bleu. Bleu comme ses yeux les jours de pluie, comme mes cahiers d’écolière, comme le soldat rose après avoir été enfermé dans une machine à laver avec des blue jeans. Bleu comme le ciel, immense infini éblouissant, bleu comme mes baskets qui me font des pieds tout petits petits. Bleu nuit comme celle qui règne en maître, bleu azur comme espoir pour les vacanciers et bleu cyan lorsque je repense à la petite fille qui se prénommait Cyane. Bleu, longtemps la préférée de ma sœur lorsqu’elle était encore une enfant, bleu, bleu, bleu, bleu comme la couverture de ma chambre là-bas, d’un côté bleu polaire et de l’autre jaune aux motifs floraux des années 70. Bleu comme la piscine, l’eau translucide de mes étés de petite fille, bleu comme la peau des schtroumpfs et bleu partout sur le corps des enfants qui s’enduisent de peinture pailletée. Bleu comme mes lèvres lorsque qu’il fait froid, et comme ses doigts aussi dans lesquels le sang ne circule pas. Bleu l’océan et bleue la mer, bleu le ciel, bleu l’Océan-mer et bleue la Terre qui nous abrite. Bleu-vert l’écume des jours, bleu-gris les papillons tout autour de la maison, bleue la lavande qui sent si bon dans le jardin. Bleue la peur immense logée au creux du ventre, bleue l’encre utilisée sur mes feuilles à carreaux et rangées soigneusement, jour après jours, dans des classeurs de couleurs. Bleu indigo, la septième couleur de l’arc-en-ciel. Bleu couleur primaire. Bleu couleur fuyante, dit-on. Bleu comme les marques sur mon corps et celles sur mon cœur, les bleus au cœur, exactement, les bleus à l'âme qu'on ne voit pas. Bleus aussi les mots d’amour que l’on se chuchote dans le noir comme une promesse de lendemain.
Bleue comme la mésange qui s'envole et que l'on ne reverra plus.

Bleu rayé de blanc, comme mes marinières et les draps qui nous recouvraient l’un et l’autre, serrés, protégés.

 

Bleue la lumière qui inonde ma chambre à l’aube, bleue la vie recouverte par le temps qui passe.
Le bleu qui se décline infiniment, encore et encore, comme la vie qui n'en finit jamais.

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laisser glisser

Ce matin j’ai eu envie de mettre une robe, une de celles qui dansent quand je tourne.
J’ai eu envie, non, besoin, j’ai eu besoin de mettre l’une de ces robes et un peu de maquillage sur mes lèvres pour me sentir vivante. Vous vous dîtes peut-être que c’est un peu futile, enfantin, et vous avez sans doute raison.
Mais aujourd’hui est un jour comme ça. Aujourd’hui, au-dehors comme au-dedans, c’est la tempête. Le déluge. La pluie inonde les trottoirs et mes larmes retenues me noient de l’intérieur.
Ce fut déjà une nuit comme ça, où le silence m’a enveloppée et attiré dans de grands bras noirs. Je me suis laissée piégée. Je n’ai pas su lutter. Cette nuit ne m’a pas accordé le repos. Ni celui de l’esprit ni celui de corps, en ouvrant les paupières j’avais mal partout et surtout au cœur.
Il y a des jours et des nuits comme ça, je le sais. Je les vois arriver. Je les laisse glisser, j’essaie juste de ne pas me laisser emporter. Sait-on jamais.
Ce matin, donc, j’enfile une robe avec de la dentelle.
Tant pis pour le ciel gris, je me faufilerai entre les gouttes. Je n’ai plus peur de la mélancolie de la pluie. Je sais que, comme le reste, elle passe.
J’ai la tête qui tourne. Plus que le jupon de ma robe.
Je sens mon sang battre dans chacune de mes veines.
J’attends. Je ne suis plus bonne qu’à cela.
Regarder la pluie tomber par la fenêtre et attendre qu’elle me lave de ces pensées obsédantes.

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Chroniques de gares (jours cinq)

03/02/2017, 14 :00, gare de Morges (Suisse), voie 2

 

 

Quatre minutes.
Minuscules.
Clic clac, il est dans la boîte.
Une deux trois quatre fois.
Demain nous serons le quatre février. Cela fera sept ans.
Il y a sept ans il neigeait.
Ciel blanc.
Aujourd’hui, le soleil lui caresse le visage et cela me réconforte un peu.
Il pianote comme un pianiste sur son instrument, à corps perdu, coupé du reste du monde.
Il ne me voit pas. Je suis invisible.
Je garde en mémoire son visage, les mots viendront au bord du sommeil. Digression à l’habitude.
Il est beau, voyez-vous.
Clic clac, dans la boîte.
Quatre fois.
Je n’arrive pas à écrire. Demain nous serons le quatre février et je n’arrive pas à écrire.
En quatre pas aussi, exactement, il me laissera là.
Mon regard reste fixé sur sa silhouette disparue.
Le quai est vide désormais.

 

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ton chagrin

Tu l’as couvé comme un enfant tout juste né, ton chagrin. Enveloppé de tes grands bras jusqu’à n’avoir plus d’air pour toi, bercé des nuits entières d’insomnie où le sommeil se refusait à toi car tu le repoussais du bout des cils. Tu lui as chuchoté des poèmes les soirs de tempête pour qu’il se calme et reste bien en place, là, tout près du cœur, là où ça bat le plus fort dans ta poitrine. Vous vous êtes apprivoisés tous les deux, et vous l’avez si bien fait que vous en êtes venus à vous aimer, toi qui le premier jour voulait tellement le déloger. Tu disais : je n’ai plus d’air, et tu parlais de lui évidemment qui s’appropriait tout ton oxygène. Il était cet étranger dans ton corps qui progressivement, insensiblement, s’est approprié ta peau. Tu n’as émis aucune résistance et vous vous êtes fondus l’un dans l’autre jusqu’à n’être plus qu’un.
Tu lui as laissé de la place, presque toute à vrai dire, tu aurais tout donné pour qu’il reste encore un peu. Tu l’as retenu le plus fort possible, tu l’as supplié de rester, ton grand chagrin devenu tout petit, tu l’as supplié de rester parce que le laissait partir c’était accepter de  céder votre histoire au passé et que tu ne pouvais t’y résoudre. 

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De mois en moi, la lumière de Décembre

 

En Décembre, le mois le plus magique de l’année, qui m’a semblé durer une éternité,
les petites surprises jour après jour, les idées recettes d’Anne-Sophie, les nouvelles lunettes, les marchés de Noël et le bracelet coup de cœur, la migraine, la crémaillère de L., Ibrahim Maalouf, l’enquête sur Anton Tchekhov, le rôle de l’Enfant dans Noce de Jean-Luc Lagarce et les pleurs sur scène, le thé à la madeleine sous le plaid, les confidences un dimanche soir autour d’un verre, les snickerdoodle, la première carte de ma sœur à cette adresse-là, l’angoisse du vide, l’angoisse du manque, choisir et emballer avec soin les cadeaux de noël, les cheveux qui arrivent enfin aux épaules, ce chat dans la rue tout près d’ici et les quelques minutes passées ensemble, l’odeur des mandarines, la pâtisserie durant une après-midi toute entière, les sablés à la cannelle, le joli bouquet d’hiver de chez Herbes Fauves, la première soirée de Noël, eux dans mon appartement et leurs rires, eternal sunshine of the spotless mind, le test de personnalité, les épisodes de Sherlock, la joie de rentrer dans ma famille pour cette période que j’aime tant, la nuit dans le bus, les lèvres gercées, la lutte acharnée contre le renard, les cachets pour dormir, le cadeau attentionné de mon amie M., le jeu de société à six une fin d’après-midi de ciel gris, Titanic, la tête en l’air, le froid et le brouillard, la petite photo de mes anciennes collègues pour me souhaiter de bonnes fêtes, les légumes oubliés, les chants de Noël, la soirée de fête à la lueur des bougie, ma famille toute entière réunie et la montagnes de paquets, le ciel étoilé, les vidéos d’enfance, un petit renard autour du poignet et une jolie rose autour de mon cou, V. qui doute et le voile devant mes yeux, le réveillon tous les trois, la première nuit dans ma maison de petite fille depuis tant d’années et la surprise de m’y sentir bien, le petit-déjeuner au coin du feu, La belle et le clochard emmitouflée sous la couette, les moments partagés, l'album de Jain en boucle, le retour en bus qui m'a semblé interminable, le blues du retour et le silence. 

 

 

Que 2017 soit un rire, une caresse, un ciel étoilé. 

 

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Chroniques de gares (jour quatre)

19/12/2016, 15:23, gare de Grenoble, salle de repos

 

 

Elle me fait penser à mon amie Mélanie. Mon attention s’attarde sur elle malgré moi, elle sent sans doute ce regard insistant car elle lève la tête et me fixe. Elle ne sourit pas. Des cheveux noirs et lisses lui encadrent le visage. Elle porte un manteau gris et une écharpe imprimée noire et blanche, rien de coloré, rien d’extravagant, sauf la couverture rouge du livre qu’elle tient entre ses mains et dont je ne parviens pas à discerner le titre. Elle a parsemé entre les pages des petits post-its jaune poussin. Je remarque son sac à main rouge bordeaux. Elle range soudainement son livre dedans en regardant le tableau d’affichage. Se lève. S’apprête à partir. Puis se rassoit, reprend son livre et sa lecture. Le train est annoncé avec vingt-cinq minutes de retard. Devant elle, une très grosse valise grise et un sac en papier Nature et découvertes. C’est bientôt Noël, je me dis. A l’intérieur de ce sac il y a peut-être un cadeau ou peut-être pas, peut-être juste un cadeau à elle-même, ou peut-être tout autre chose. Elle lève les yeux au ciel à plusieurs reprises puis reprend sa lecture. Je trouve qu'elle a un air triste. Je ne peux pas dire si elle l’est vraiment, ou si c’est la contrariété du retard qui assombrit son visage, ou bien encore s’il s’agit là du prisme au travers duquel je la regarde. Tout en elle est entre le noir et le blanc. J’aimerais la voir sourire. J’arrive enfin à lire le titre inscrit sur la couverture rouge : Préfécture Pénale. Je me lève. J’aimerais m’approcher pour lui chuchoter un Joyeux Noël mais je n’ose pas. Je n’ose pas, non, je me lève et je pars.

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de mois en moi, Novembre bleu nuit

En Novembre,
mon premier mois dans ce grand appartement, les mots de B. sur la vie et l’amour un soir tard sur un trottoir et cette phrase qui s’inscrit en moi : « la vie est une lutte », Réparer les vivants, le ciel et la ville lavés par la pluie, le sentiment de n’être pas suffisante, B. sur scène, défaire les cartons et découvrir toutes ces choses qui me font penser à toi, le grand ménage, les podcasts Remède à la mélancolie sur France inter, le bain brûlant en écoutant Yann Tiersen, relire Le Petit Prince un jour de pluie avec une tasse de thé au jasmin, la fabrication du calendrier de l’avent, le désespoir qui s’empare de moi, les nuits sans fin, mes chaussettes renards pour éloigner le mien, Colonia, l’odeur du shampoing pour bébé dans mes cheveux, penser à trois moments de gratitude de ma journée pour m’endormir, la préparation des premiers cadeaux de Noël, la voix enveloppante de Mme M., la vidéo de Solange sur le cœur qui se brise et se recolle avec le temps et les larmes, la découverte de R. Gary, l’odeur des livres dans la grande librairie, chantonner Ne me quitte pas partout où je vais, ce tout petit livre qui me bouleverse rien que part son titre : Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, les cocktails, le dégoût, les mails qui s’envolent de l’autre côté de l’océan indien, l’après-midi à chasser les démons en écoutant Tracy Chapman, Mal de pierres et la superbe interprétation de Marion Cotillard, le cours de théâtre sur la mémoire, le vol au-dessus de la France et le magnifique lever de soleil vu d’en haut, la surprise du calendrier de l’avent confectionné avec amour par ma grande sœur, V. qui me parle et  l’espoir et les doutes qui reviennent et prennent toute la place, les premiers téléfilms de Noël, les chansons de Leïla Huissoud, l’hiver qui s’installe avec trois petites semaines d’avance, le reportage rendez-vous en terre inconnue qui me redonne confiance en l'être humain, le coucher de soleil sur les montagnes enneigées, retourner dans ce lieu qui a été mon chez-moi, et puis partir, ou rentrer, je ne sais pas. 

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Peut-être qu’il me faudrait écrire. Encore, et encore, et encore. Jusqu’à ce que la douleur cesse.

***
Je chuchote des poèmes dans le silence de la nuit, et parfois ça me fait du bien.

***
J’écris pour lutter contre l’oubli.

***
Il pleut des feuilles d’automne sur le cours Victor Hugo. Je me surprends à chantonner Ne me quitte pas partout où je vais.

***
Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. Tout est dit dans ces quelques mots et dans ce minuscule livre. Je découvre le visage de ce jeune homme et l’une des photographies me bouleverse. Il s’est donné la mort à l’aube de ses trente et un ans.

***
Je frotte jusqu’à la douleur. Je sais ce que je cherche à laver, mais la honte et le dégoût s’ancre si profondément dans la peau qu’on ne peut pas les effacer.

***
Depuis hier soir, l’odeur de mort est partout dans l’air que je respire. Ça vient d’où, dis ?

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(...)

Je ne te dirai jamais que depuis que tu m'as quittée je vis dans le noir.

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quand j'aurai oublié

Petit à petit je sens bien que je t’oublie. C’est insidieux, et même si je lutte de toutes mes forces pour chaque jour ramener à ma mémoire des bribes de toi, je ne peux que ralentir ce qui semble inévitable. L’oubli. Je veux dire, je n’oublie pas l’amour que je t’ai porté, non, je n’oublie pas comme je  t’ai aimée, mais j’oublie qui tu étais. J’oublie ta manière d’être, tes miaulements, ta démarche, tes habitudes. Je regarde les photographies mais ces instants figés ne me ramènent pas le souvenir de toi en mouvement. Les photographies ne ramènent pas la vie, elles n’en sont qu’une image. J’oublie à chaque seconde et je crois qu’oublier me peine autant que de ne pas t’avoir près de moi. Je pensais naïvement que lorsqu’on aimait si fort le souvenir de l’autre ne disparaissait jamais. Et pourtant. Est-ce qu’il va se passer la même chose avec V. ? Est-ce que je vais oublier la douceur de sa peau et le son de sa voix ? Est-ce que je vais oublier sa manière d’être avec moi, ses mots, ses gestes, l’intonation de son rire ? Tant pis si j’oublie son indifférence de la fin mais non, non, je ne veux pas oublier sa tendresse du début, je ne veux pas oublier le regard qu’il a posé sur moi ni cette manière si particulière qu’il avait de m’aimer. Je ne peux pas oublier que j’ai été aimée, vous comprenez, cela m’ensevelirai de chagrin. Je le sais désormais, les images ne peuvent pas remplacer les sensations qui, elles, finissent par disparaître, peu importe la grandeur de l’amour, peu importe l’intensité de la lumière de ce qui fut, le temps est sans pitié. Car si le temps apaise, le temps aussi saccage. Ce soir je pense aux souvenirs et à l’oubli de ces souvenirs, et comme cela me rend triste. 

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de mois en moi, Octobre en noir et blanc

En Octobre, chronologiquement,
les quelques jours chez eux, les jeux de société, le rêve doux et agréable, les premières feuilles sur les trottoirs, les jours qui raccourcissent à vue d’œil, le goût régressif du torrino blond qui me ramène en enfance, les matins où mettre un orteil dehors nous glace et où la couette remontée jusqu’au cou on se dit  il n’y a plus de doute, l’automne est bien là, la soirée crêpes, les heures de train en contemplant les reflets de soleil sur le lac Léman, les mots d'Hervé Guibert, les cadeaux d’anniversaire après l’heure, les pieds et les mains glacés, les nuits sans sommeil les yeux rivés au plafond et les souvenirs qui dévorent, les douches brûlantes, le chocolat chaud et le gâteau au sirop d’érable en guise de dîner, les tartelettes aux pommes en forme de boutons de roses, ma maman, le goût des vitamines C, Emmaüs, les quelques phrases échangés avec lui et l’envie si grande de le prendre dans mes bras alors qu’il est si loin, mes cahiers d’écolière, les pieds au bord du gouffre, Le ciel attendra, les lectures concernant C.B., l’usure, un seul cachet blanc au creux de la main le matin, l’abîme, les questions sans réponse et ce silence qui perfore le cœur, puis ses mots et le sol qui se dérobe sous mes pieds, les jours de rien –comme si le monde tout autour n’était plus là ou plutôt comme si je m’étais soustraite au monde-, la nuit noire, les insomnies, l’appartement au parquet anciens et aux grandes fenêtres, la pharyngite et la cortisone, le gâteau magique, la promenade jusqu’à bâtiment rose que je m’étais promis de retourner voir, l’au revoir à L. et ses jolies attentions pour mon départ, le petit salon de thé que mon ami L. me fait découvrir, les derniers baisers à la douce Isis, l’emménagement et les cartons qui portent avec eux l’odeur de la cave, les lessives, l’épuisement qui cloue au sol, ma peur panique des souris que je sais là tapies quelque part, ses mots que je ne réalise pas encore et cette fragilité qui m’entoure – sans doute jusqu’à la brisure-…

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point d'encrage

Ma première fois c’était toi. Ma première histoire d’amour, ma grande histoire d’amour, c’était toi. Tu étais mon point d’ancrage. Ma lumière dans le noir, mon radeau de sauvetage, mon ancre. Tu étais mon ancre. Je me suis trouvée belle pour la première fois dans ton regard, désirable, aimable, belle à en avoir le tournis. J’ai appris à aimer mon sourire de travers et j’ai trouvé mes fêlures touchantes. Je me suis trouvée belle parce que tu m’as tellement aimée. Tu m’as fait me sentir singulière. Et c’était un si beau compliment, ce regard-là venant de toi. Tu étais ma chance. Tu étais mon être venu d’ailleurs. Mon indispensable. Mon océan. Ma veilleuse dans la nuit, mon étoile dans un ciel noir. Tu étais ces bras qui m’ont serrée si fort tant de fois. Ne m’abandonne pas. Tu étais ce corps solide qui m’a contenue jusqu’à ce que les sanglots cessent, tu étais mon prince, mon deuxième souffle, tu étais mon roc. Tu étais cette peur dévorante que j’avais de te perdre. Tu étais cette tendresse avec laquelle tu m’as touchée, tu étais cette parenthèse offerte au monde qui allait trop vite pour moi. Tu étais ce corps brûlant contre lequel je me blottissais pour que nous ne formions plus qu’un, plus qu’une toute petite cuillère. Tu étais celui qui comblait un petit peu ce vide immense en moi. Tu étais mon rire et mes mots d’amour et tous ces sentiments que tu ne savais pas exprimer. Tu étais les battements de mon cœur dans ma poitrine.Tu es cette lettre de plus de dix pages que je conserve comme un trésor. Nous étions ces doigts entrelacés et ces corps serrés jusqu’à l’étouffement. Tu n’étais pas mon avenir, tu étais mon présent. Et c’était tout. Je t’ai toujours aimé sans penser au lendemain. Tu étais mon tout. Tu étais mon soleil, mon désir. Tu étais mon alchimie. Tu étais cette incompréhension parfois, mais ce désir d’être là. Tu étais ces fossettes que dessinait ton sourire et qui m’ont tellement attendrie dès le premier jour. Tu avais des mains fines, et douces, et enveloppantes, et je me sentais protégée du monde entier lorsque tu tenais mon visage entre tes mains. Tu étais cette odeur d’abricot et de noisette dont ta peau était faite. Tu étais ces baisers dans mon cou et cette main dans mes cheveux pendant l’amour. Tu étais cet espoir qui m’a permis de tenir droite pendant cette année si douloureuse. Tu étais cette porte ouverte. Tu étais sans le savoir mon lien avec le monde des vivants. Tu étais la preuve que je ne valais pas moins que rien. Tu étais mon réconfort, tu étais mon baume. Tu étais mon chez-moi, tu étais mon refuge. Tu étais mon exutoire. Tu étais mon silence et le tien et le vide entre nous et cela nous a tué. Tu es maintenant cette brisure sur mon cœur. Tu es ma première histoire d’amour, ma grande histoire d’amour, tu es là, dans mon cœur, tu es là, encré dans ma peau, tu fais partie de ce que je suis.

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chroniques de gares (jour trois)

09/10/2016, 08 :23, gare de Grenoble, hall de la gare puis voie C, puis train n°17613 à destination de Lyon Part-Dieu

 

 

J’ai cru qu’il allait partir, quitter la gare, et que je ne pourrais pas écrire sur lui. Et puis non. Heureusement pour moi, il ne part pas. Mieux que cela, il reste.

 

Il s’arrête à la machine à café, à côté de moi. Il va ensuite acheter quelque chose à La Brioche Dorée, beaucoup de personnes attendent et il fait comme eux : il attend. Il rejoint ensuite le couloir qui mène aux quais un beignet à la main (chocolat, pomme, framboise ? j’imagine du chocolat). Je suis cet homme dont le visage me rappelle celui de Christophe Maé. Je le suis, et je crois que nous allons vers le même train, et j’en suis heureuse. Deux trains sont à quai et je le regarde monter dans le mauvais, dans l’autre que le mien. Je suis déçue. Et puis il ressort, il s’était trompé, évidemment, nous voyageront ensemble. Je m’installe près de lui, de l’autre côté du couloir. Il s’est assis dans le sens de circulation du train. Je le regarde. Il est beau. Il a probablement une quarantaine d’années, il est habillé sobrement, en noir, juste ce qu’il faut d’élégance. Je suis heureuse, soudain, d’être assise à ses côtés et d’écrire sur lui. Je prends mon temps, je sais que nous avons une heure trente pour nous. C’est un peu comme un rendez-vous auquel il ne sait pas qu’il participe, et ça me trouble. Il termine son petit-déjeuner et cherche du regard une poubelle, la seule envisageable est celle près de moi. Il se penche en me disant « Je suis désolé, pardon » avec un petit rire de gêne. Le sourire lui va bien. Il sort son ordinateur, son agenda et une pochette en carton bleue. Il pose une paire de lunettes sur son nez, c’est étrange comme un rien peut changer le visage des gens. Il regarde un plan des transports en commun de Lyon et griffonne quelque chose, je ne sais pas quoi. Je me demande d’où il vient. Je me demande quelle est son histoire. J’avais imaginé jusqu’ici qu’il se rendait à un rendez-vous professionnel, mais je réalise que nous sommes dimanche alors non, sans doute pas. Mais alors, quoi ? Il se tourne vers moi et m’offre un grand sourire, j’ai mon appareil photos entre les mains et il ne sait pas que je regarde les clichés de lui. Je m’endors et lorsque je me réveillerai il sera déjà bientôt l’heure de nous quitter. Pendant mon sommeil, il a posé ma valise qui roulait sur les sièges en face de moi, cet homme attentionné. 

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Chroniques de gares (jour deux)

04/10/2016, 14 :18, gare de Genève, hall de la gare
Elle doit avoir trois ans, peut-être un peu plus peut-être un peu moins, il est toujours difficile d’estimer l’âge d’un enfant tant chacun grandit à sa manière. D’abord je ne vois pas son visage car elle est allongée dans une poussette bleue. Ce que je vois d’elle : un pantalon fleuri bleu marine et des baskets roses. Et puis soudain, elle se lève. En haut, elle porte un T-shirt à manche longue et à col roulé rose fuchsia. Elle voit un oisillon et le montre du doigt en interpellant sa maman. A cet instant précis, un sourire infini lui mange le visage. Elle regarde le monde avec ses yeux immenses. Et puis, elle me fixe. Je crois qu’elle devine que mes mots sont sur elle, pour elle (même si, sans doute, ne les lira-t-elle jamais. à moins que ?). Elle cache son visage derrière le tissu de la poussette, puis le découvre pour me regarder (le fameux jeu du coucou-caché que je connais si bien). Je lui souris. Sa peau est mate, la demoiselle semble maghrébine, je ne sais pas exactement d’où elle vient mais je la trouve belle. Ses cheveux sont bruns et quelques boucles s’échappent de sa couette. L’élastique dans ses cheveux est orange. Lorsqu’un homme qui semble être son père arrive, sa mère la réinstalle dans la poussette et la famille part précipitamment. La fillette se penche pour m’offrir un dernier regard. J’ai manqué de temps. Je la suis dans cette gare que je ne connais pas. Elle va aux toilettes avec sa maman. Je photographie sa poussette, puis je pars. Je ne la revois plus. Je n’ai entendu le son sa voix qu’une fois, pour un seul mot (lorsqu’elle a interpellé sa mère en voyant le moineau), et déjà je l’ai oublié. Le temps qui passe dévore les souvenirs. 

 

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de mois en moi

En Septembre il y aura eu, plus ou moins dans l’ordre,
les crépuscules à couper le souffle, les voyages en train, les sept heures en bus, les visites aux quelques amies de l’est, la meilleure brioche aux pralines du monde, l’estime que M.L. me porte, le retour ici, le cafard, les petits déjeuners sur la terrasse, les câlins d’Isis, les draps blancs, le parfum de L. que je reconnaîtrai désormais entre mille, les jolis carnets Gallimard, la citronnelle appliquée minutieusement chaque soir, l'été qui semble durer pour toujours, le déjeuner chez Plume, les petites succulents en tasses, mes vingt-trois ans, les larmes, la solitude et la peur,  la pluie, les fauteuils rouges du cinéma à plusieurs reprises, les mots de Laurence T., le manque de lui, l’errance, les petits papiers de l’exposition constellations, ma rencontre bouleversante avec C.B., l’invitation incongru d’un inconnu pour dîner, le dimanche volé au temps avec ma sœur, le poétique spectacle de cirque, le sentiment si fort de liberté, la reprise du suivi, les souvenirs qui me saisissent et me donnent la nausée, le melon plus que de raison, les figues du jardin, le marché des capucins, la méditation, la découverte d’un très joli lieu, les douces mélodies de Keaton H., mon tout premier carrot cake, les derniers rayons de soleil et l’automne qu’on ne soupçonnait pas, le fabuleux cake citron-pavot, les quelques jours de nuit noire, le direct de Rose pour les dix ans de son premier album, les premières Chroniques de gares, le cœur qui se serre pour des raisons que je préférais ne pas deviner, les mots de Lagarce, les très nombreuses photographies, les bières et l’âme en peine ces soir-là, le premier cours de théâtre de la saison, et le dernier jour pour finir comme il se doit mon mois l’envol au-dessus du pays.

 

Dites, qui m'écrit un petit mot doux pour commencer Octobre ? 

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Chroniques de gares (jour un)

27/09/2016, 16 :50, gare de Bordeaux, hall 1
La fille est assise sur l’une des rangées de chaises, dans la lumière de la verrière. Elle est courbée pour écrire sur un carnet ligné – je ne me souviens jamais des formats-, un stylo noir dans la main droite. Le carnet est posé sur un petit sac à main en cuir. Elle est assise, les pieds croisés, le dos voûté et la mâchoire serrée. Elle porte des baskets roses, un vieux jean et un pull en laine blanc cassé. Sur son pull, une tâche de café. Ses cheveux sont déliés, indisciplinés. Ils lui arrivent à hauteur des épaules et ont une couleur banale. Elle s’arrête, regarde en l’air puis reprend son travail d’écriture. A son poignet droit, deux bracelets : une gourmette à son prénom et une chaîne fine en argent qui relie quatre petits cœurs. Cette fille-là, c’est moi ; je ne sais pas si quelqu’un l’a regardée. 

 

 

27/09/2016, 17 :17, gare de Bordeaux, boutique Relay hall 1
Elle sort du couloir qui mène aux quais. Elle revient de quelque part. Vingt-cinq ans, peut-être. Un pantalon rouge. Joli chignon. Cheveux châtains. Visage fin, doux mais sans sourire. Elle rentre dans la boutique Relay sans hésitation. Elle marche jusqu’au rayon des magazines, feuillette le dernier numéro de Neuf mois. Peut-être est-elle enceinte, si c’est le cas c’est le tout début. A la voir de plus près, elle a peut-être trente ans ; il y a quelque chose d’adulte dans son visage pourtant lisse. Elle porte une bague en argent à l’annulaire gauche. Du bout des doigts, elle parcourt les magazines de couture. Elle sort de la boutique sans rien acheter, il s’est écoulé neuf minutes depuis celle où je l’ai regardée pour la première fois. Ses deux sacs semblent peser lourd. Son visage est fermé, elle paraît centrée sur elle-même. Elle ne sourit toujours pas. Je n’ai pas d’image d’elle, juste une trace du lieu de son passage.

 

 

27/09/2016, 17 :19, gare de Bordeaux, terrasse de la brasserie Le Grand Comptoir
Je ne saurais pas lui donner d’âge. Ses cheveux sont blancs, sa barbe aussi. Son visage m’attendrit. Il est bien habillé : une chemise grise et une veste de costume légèrement plus foncée, un pantalon noir et des baskets de la même couleur qui dénotent avec l’élégance du reste. Il boit un sirop de menthe (à moins qu’il ne s’agisse d’un diabolo ?). Il est concentré sur l’ordinateur posé sur la table devant lui. Son visage me paraît triste. Il prend son téléphone pour appeler quelqu’un, j’imagine une femme, la sienne, à l’autre bout du fil. Je sais maintenant qu’il va à Bergerac, qu’il prendra le train à 18h05 pour y arriver à 19h28, et qu’il lui faudra trente minutes supplémentaires pour rentrer chez lui. Il allume une cigarette et son regard se perd dans le vide. Je me demande à quoi il pense. Je réalise soudain qu’il est gaucher. Sur ses mains, il y a de minuscules taches brunes. Je constate lorsqu’il se lève, ou plutôt je devine dans sa posture, qu’il est plus âgé que je ne l’aurais cru. Il prend son imperméable, sa sacoche d’ordinateur et il part. Pour lui, j’imagine le doux prénom de Jean.

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les derniers jours de l'été

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disparaître

Hier encore je lui disais Je me sens libre, aujourd’hui je voudrais disparaître.

Il y a cette ambivalence que je ne sais pas expliquer, face à cette situation-là.

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Ecouter

Le matin alors que je dors encore, ils ont ces petits gestes du quotidien qui font désormais partis du mien. Elle se lève en faisant grincer le parquet sous ses pieds, j’entends ses pas dans l’escalier et le chauffe-eau lorsqu’elle va prendre sa douche. Puis, les bruits de vaisselle et l’ouverture des tiroirs, l’eau qu’elle fait chauffer pour son café au lait lorsque lui suis ses pas et descend les escaliers pour rejoindre la salle de bains. Leurs quelques mots chuchotés pour ne pas me réveiller, ses bâillements à lui parce qu’il est encore tôt. L’eau qu’ils font couler pour faire la vaisselle du petit-déjeuner, elle ou lui je ne sais plus, leurs gestes pour moi se mélangent à ce moment précis . Ensuite, ce sont des bruits indistincts, superposés les uns aux autres, un brouhaha timide qu'ils veillent à étouffer. Jusqu’au bruit de  la porte qu’elle ferme, au cliquetis de la poignée qu’elle remonte et à la clef qu’elle tourne dans la serrure.

Ces sons-là sont mon réconfort.

 

***

 

Plus tard ce matin, je me suis arrêtée, attendrie, devant le grillage d'une immense cour de récréation. J'ai fermé les yeux, et j'ai écouté.

 

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j'ai peur de la lumière qui s'en va

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Détails - Roman Opalka
Détails - Roman Opalka

Aujourd’hui je découvre des noms, des visages, des projets. La vie d’autres qui n’ont pas renoncé.
D’abord, Sophie Calle. Je suis fascinée par ses Filatures et émerveillée par ses travaux Voir la mer et Aveugles. Je re-découvre ensuite le travail de Roman Opalka. A nouveau troublée et admirative devant sa démarche : peindre la durée de son existence. Il consacre sa vie, qui à partir de cet instant se confond avec son projet, à ancrer la fuite du temps dans la trace. Puis, le parcours extra-ordinaire de Sandra Reinflet. Comme elle moi plus tard j’aimerais être inventeuse d’histoires vraies. Ou photographe. Ou écrivaine. Ou voyageuse. J’aimerais devenir une magicienne des mots. Une captureuse d’instants. Une collectionneuse de souvenirs. Une chercheuse de trésors. Une faiseuse d’émotions. Sauf que plus tard c'est maintenant et que je ne suis rien de tout cela. Je suis pleine de nostalgie et j'ai peur d'être en train de fabriquer des regrets.
Sandra R. m’entraîne dans les souvenirs d’enfance, les siens qui se mêlent au miens, se recoupent et se perdent.

Roman O. me ramène au présent, à sa fugacité et à son inconstance. Ce même présent que je photographie compulsivement pour ne pas en perdre une miette, je capture tout en noir et blanc, tout, je suis si angoissée à l’idée d’oublier.

Sophie C. me fait divaguer dans les possibles du futur. Je pense à toutes ces journées blanches à écrire ou à colorier. A cette vie qui est la mienne, ce que j'oublie quelquefois. 

Je suis partout. Mon passé, mon présent et mon futur trouvent enfin un point où se rencontrer. Une ligne de fuite.
Et puis il y a cette anecdote de Sandra R.: elle raconte avoir un jour rencontré une petite Elsa qui, lorsqu'elle lui demanda Qu'est-ce que c'est pour toi un adulte ? lui répondit Pour moi un adulte c’est un enfant qui a abandonné.
Et vous savez, j’ai terriblement peur d’avoir abandonné.

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le rendez-vous

Le train disparaît devant moi. Je reste les bras ballants, incapable du moindre mouvement.

J’ai raté ce train qui devait m’emmener vers vous.

Une heure d’attente. Je ronge mes ongles et j’ai les mains qui tremblent. Mon corps entier est glacé, même mon sang est en suspens.

J’ai raté le moment exact de notre rendez-vous. Onze heures trente au café de la gare.

Je suis bien à la gare, mais pas dans la bonne. Dans celle-ci, même pas une machine pour me servir un café fade et brûlant.

Aucun  moyen de vous prévenir de mon si long retard.

Allez-vous m’appelez ?

Je monte dans le train suivant.

Je prie silencieusement pour que vous m’ayez attendue.

Le train est bondé. Tous ces gens volent-ils aussi vers vous ?

J’ouvre mon agenda.

Nous sommes lundi. Le premier jour du mois des vacanciers.

La page est vierge.

Mon corps entier se relâche.

J’ai un jour moins une heure d’avance sur vous.

J’ai confondu.

Un jour, j’ai lu quelque part que Lacan aurait dit que les gens toujours en avance sont ceux qui ont le plus peur de ne pas être aimés.

Je l’ai lu, mais je ne sais plus où.

Ces mots m’ont marquée.

Vous comprenez, dîtes ?

Je ne suis pas guérie.

Et demain, je serai là.

 

A onze heures trente au café de la bonne gare.

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ils ont dit

Il me dit Qu’est-ce que tu es blanche, en me regardant dans le soleil de ce mois de Juillet.

 

Elle me dit, de derrière son bureau, J’oublie parfois que vous êtes si jeune.

 

Elle dit J’inspecte les grains de sable. Nous sommes à l’océan mer, trois jours volés au temps, ma mère ma sœur et moi.

 

Elle dit Ça a été violent, n’est-ce pas ? et j’acquiesce les yeux baissés, au bord des larmes.

 

Il me dit de ses mots d’enfants Je t’ai pas beaucoup vu aujourd’hui. Et il me touche en plein cœur.

 

Il me dit Tu crois que tu souffres de la même maladie que moi ?

 

Elle me dit, quelques jours avant la fin, Tu es une belle personne.

 

Elle me dit Au revoir Fantine. Et cette fois-ci je sais que c’est vrai : nous allons nous revoir. Très exactement le deuxième jour du mois d’Août à onze heures trente au café de la gare.

 

Elle m’écrit  Fantine, je suis sûre que vous êtes sur le bon chemin professionnellement. Cette phrase, je la relis encore et encore pour essayer d’effacer toutes ces cicatrices que C. a laissé sur mon corps.

Elle ajoute We keep in touch. Et je souris.

 

 

Il nous dit Les voyages forment la jeunesse, alors je vous souhaite de bonnes vacances, en continuant sa route le dos voûté et le sourire aux lèvres.

 

 

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j'ai le cœur en hiver

Janvier est le mois le plus triste.

Il nous accueille de cette manière-là, un mercredi soir, en nous intimant de danser plus, de musiquer, de frimer, pour contrer justement, cette morosité de Janvier. Et tandis que le premier mois de l’année touche à sa fin, je réalise combien je n’ai eu le temps de rien, pas même d’envoyer des vœux. Pas même cela, c'est pour dire.

Le jeudi soir de la troisième semaine, je lui écris : cette troisième semaine, ce fut le ciel gris gris gris et la boule d’angoisse au creux du ventre. Mais ce fut, aussi, un bouquet d’hiver, une bougie à paillettes et deux nouvelles valisettes en cartons. Avec pour leitmotiv le texte de sa carte accrochée au-dessus de la table du salon : le meilleur arrive. Puisqu'il faut le croire pour ne pas s'effondrer. Et ce fut cela, exactement. Avec, ce soir-là, l’odeur de la tarte aux pommes qui cuit doucement et la musique folk dans le salon. 

 

***

Un soir il m’écrit, en passant :

J'ai vu de la lumière.

Je suis passé.

Je n'ai vu personne.

 

Je lui réponds au milieu de la nuit, le silence et le noir tout autour, je suis seule dans le lit et les mots viennent comme s’ils avaient toujours été là, préparés en amont ou appris par cœur, j’écris d’un naturel qui me surprend, qui m’émeut, j’écris et je me sens vivante, et je me dis que le secret de la nuit est là, dans  l’instant exact où l’on a ouvert les yeux et que l’on ne s’est pas encore rendormi, ce demi-sommeil, l’instant exact, celui de la rencontre entre le conscient et l’inconscient, le moment précieux et insaisissable où toutes les portes sont ouvertes, en grand. Cette nuit là, les mots semblent s’écrire d’eux-mêmes et comme j’en suis heureuse, comme j’en suis heureuse.

 

Tu as bien fait de rentrer.

La lumière reste toujours allumée

Jours et nuits

Nuits et jours

Comme un phare

Pour ceux qui se perdent, ce que je dis, pour ceux qui s'égarent.

Le temps file file file et parfois j'ai l'impression

De filer avec lui

De m'efiler

De m'etioler

Mais je suis là

Debout

Vivante

Chancelante mais debout.

Certains jours je suis forte, et grande, et

Je suis un roc

J'ai décidé d'être une guerrière

Mais aujourd'hui, non,

Aujourd'hui je regarde le temps qui passe et je tremble un peu

Mais qui ne tremble pas, dis ?

 

*** 

Il dit que là, sur le plateau il faut toujours avoir un sourire collé au visage, même si c’est pour de faux, même si on a envie de pleurer et qu’on ne sait pas ce qu’on fait là finalement. Alors je souris, en grand, en riant, je souris en montrant mes dents. Je leur offre mon sourire de travers. Je leur offre le plus beau, le plus brillant de mes sourires cirque.

 

*** 

Le noël de cette année ne ressemble pas à celui des années passées. S’il s’agit de l’absence de neige de glace ou même de froid, d’avoir travaillé jusqu’à la toute fin, de l’attitude hermétique de V. devant les fêtes de fin d’année, de la distance ou des années qui passent, je ne sais pas. Il y a bien eu, pourtant, la veille de noël tous les quatre, le feu qui crépitait dans la cheminée et l’odeur des mandarines. Il y a bien eu la montagne de cadeaux et le presque sourire de petite fille, les dessins animés emmitouflée dans la couette le matin de noël. Il y a bien eu les sujets habituels d’un repas en famille, le travail, la vie actuelle et celle à venir, celle que l’on souhaite construire. Il y a eu plus encore,  les jeux de société à n’en plus finir, la belote et le scrabble jusqu’à l’ivresse, la joie d’être tous les quatre réunis autour d’une table. Mais je n’avais pas prévu cette fatigue immense, et puis. Est-ce la tristesse de me savoir si loin ? Est-ce le fait d'avoir grandi et de savoir désormais que plus rien ne sera jamais comme avant ?

 

***

Vous vous demandez peut-être : pourquoi n’écrit-elle plus ?

C’est que, je ne sais pas, les mots ne sortent plus, ni ici ni de vive voix.

Soleil dehors et brouillard dedans.

Et j’ai tout délaissé, même l’écriture.

Même elle, je ne pouvais plus.

Trop mal. Trop froid. Trop fatiguée.

Trop fragile.

 

Je suis là, las et comme orpheline de l'écriture qui me fait défaut depuis depuis des mois maintenant. Je suis là et j'attends, que quelque chose se passe, que quelque chose cesse, une fatigue, une usure quotidienne, j'attends un dénouement. Deux mille seize est déjà là et je décide de revenir, avec des mots, des mots jolis des mots touchants des mots parfaits, mais rien ne vient, j'angoisse et je reste silencieuse, la barre que j'ai placée si haut me paralyse. Les messages de vœux défilent, je réponds et je souhaite le meilleur, la douceur, la joie, la créativité, la lumière. Je réponds et je sais pourtant que demain rien ne sera différent, qu'il faudra que je le serre fort et que je ferme les yeux pour effacer le chagrin. Je sais qu'il me faudra prendre des décisions, pour provoquer le destin. Pour ne plus subir. Pour ne plus voir le temps défiler sous mes yeux avec le sentiment de ne pas y être, de passer à côté.

 

***

J’ai le cœur en hiver.

 

***

Hier soir j’ai branché la guirlande lumineuse du sapin, j’avais froid et un cafard monstrueux en pensant à la fin des vacances.

 

***

C’est ce matin que je reviens. Que je reprends ma plume et ma voix là où je les avais laissées. C’est ce matin que je sors de ma nuit, parce que je ne peux plus faire autrement. Je ne peux faire autrement que d’être plus forte que ce silence qui au-dedans me consume. Je n’aurais jamais eu tant besoin des mots que ces derniers mois, tout justement lorsque l’écriture m’a délaissée. Je n’aurais jamais eu tant besoin de dire que lorsque je me suis tue.

Mais c’est ce matin que je reviens. Parce que je ne supporte plus de ne plus sentir la Vie me frôler, m’effleurer, le vent sur ma peau et l’odeur du café qui emplit l’air au petit matin. Il faut que quelque chose se passe, que quelque chose parvienne à briser cette carapace qui me mûre. Même un peu, je veux dire, même si ce n'est presque rien, juste un craquèlement, il le faut. Pour laisser entrer la lumière là où elle n'existe plus. Il faut que quelque chose vienne ébranler cette certitude que l’obscurité durera toujours. C'est une prière.

Je voudrais partir mais je ne peux pas, ou plutôt, je ne me l’autorise pas, je crois, j’attends, dans les règles, la date de fin fixée sur le papier. Comme la petite fille trop sage que j’ai toujours été. Comme une petite fille sage qui pourtant meurt.

Chaque matin, j’ai peur que mon cœur cesse de battre tellement ça me sert fort dans la poitrine. Peut-on mourir de ça ?

 

*** 

Dans le café, ce matin, un oisillon picore les miettes. Je me souviens du rire discret de V. hier soir et de ses fossettes qui se dessinent sous la beauté de son sourire, je me rappelle de ma main cherchant la sienne dans l’obscurité de la salle de théâtre. Le voir marcher dans la ville m’a fait un drôle d’effet, comme si ce ne pouvait pas être réel de le voir là, déambuler parmi les autres, parmi les vivants. Et je l’ai trouvé beau, mon V., plus encore que lorsque je le regarde quelque minutes le matin avant de partir, endormi et serein, et que je quitte la chambre sur la pointe des pieds. Je le trouve beau et je lui dit, Tu es beau, il fait non de la tête en me répondant Pas tant. Je lui dis si, j’insiste, si si si. Il regarde la vie défiler par la fenêtre, il a l’air absent et le regard triste, j’aimerais savoir à quoi il pense et je n’ose pas le lui demander. V. et ses secrets, V. et ses pensées dont je devine si peu les contours.

 

***

 Il y a tout qui reste dans mon corps. Je crois que je suis proche du point de rupture.

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pour celle à venir

 (Je reviens très vite, c'est une promesse...)


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Les mots me manquent

A ce moment précis, je me suis dit : Il faudra se souvenir de cette soirée-là. De notre solitude sur la plage immense, du coucher de soleil à couper le souffle, de la luminosité magique, du vent si fort dans mes cheveux, du bruit des vagues pour seule musique, du sel sur mes lèvres et de leurs sourires. 
Pardonnez-moi pour ce silence mais je ne trouve plus les mots. Je me noie un peu et au dedans, je suis toute sèche. Pardon, pardon, pardon.

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c'est pas fini

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22.

Aujourd'hui, j'ai vingt-deux ans. 22. Comme deux cygnes que l'on aurait posé sur une vague au milieu de l'Océan. L'un regarde l'autre en se demandant ce qu'ils font là, tous les deux. Le sel les pique et cette étendue d'eau est beaucoup trop grande et agitée pour eux. Voilà.
Ils regrettent leur nid, et peut-être même que le deuxième deux -celui qui était là le premier- jalouse l'arrivée de ce second chiffre (qui plus est, son double) qui l'oblige à partager l'attention qu'on lui portait. Il se dit, un peu, qu'il était parfois mieux tout seul, le petit deux, seul et unique chiffre duquel tout le monde prenait soin. Maintenant, il se sent délaissé et un peu nostalgique. Voilà.

 

Ça me fait cet effet là, de grandir (il paraît même que maintenant je ne grandis plus, je vieillis, c'est pour dire...)

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On dit c'est le destin

Le premier matin nous nous réveillons glacés, il est si tôt que le ciel est encore vêtu de son manteau bleu nuit et la lune semble nous sourire au travers du brouillard. Nous nous éternisons sous l’eau brûlante de la douche et je m’habille sous les draps, tellement le froid me transperce le corps. Après avoir traversé la France avec deux inconnus, je l’emmène déjeuner dans le lieu si doux que j’avais découvert lors de ma précédente échappée belle. Pendant deux jours ce sera la course, les rendez-vous reportés, les visites enchaînées et une dizaine de kilomètres foulés par nos chaussures. Dans la voiture je lui avais demandé ce que l’on ferait si nous avions deux coups de cœurs différents, et il m’avait répondu qu’il n’aurait pas de coup de cœur. Pas pour quelque chose à louer. Voilà ce qu’il m’avait répondu, exactement : Moi je n’aurai pas de coup de cœur pour un appartement à louer. J’avais acquiescé, un peu déçue, me demandant s’il pourrait réellement investir un chez-nous sans l’aimer vraiment. En entrant dans cet appartement pourtant, le troisième, je vois ses yeux qui s’agrandissent lorsque l’agent immobilier ouvre les volets, et la moue d’enfant qu’il m’adresse dans le dos de celui qui nous conduit me rend ivre de joie. Comme deux écoliers qui font des simagrées dans le dos de la maîtresse et qui se retiennent d’éclater de rire. Lorsque je prends sa main en quittant le lieu que je lui demande, Alors alors ?, il me répond C’est celui-ci mon coup de cœur. C’est cet appartement-là. Et comme je suis heureuse de le voir heureux. Le soir, nos corps se mêlent et nous parlons de ce lieu visité au futur. La nuit nous emporte, laissant là -dans l’appartement loué pour quelque nuits, au cœur du quartier historique de la ville-, nos projets d’avenir.

 

Les visites du vendredi se font sous la pluie, sans engouement particulier. Le renard a repris place dans mon ventre, il m’efface. Je tente de faire mine de, mais le cœur n’y est pas. Le soir, nous découvrons une souris dans la cuisine. Je hurle. Ma peur immense. Irrationnelle. Incontrôlable. Une peur qui déborde. Cette phobie résulte sans doute d’un traumatisme survenu avant votre naissance, m’a-on dit un jour. Je pense à cela, lorsque je vois le rongeur. Je cours dans le salon, et j'éclate en sanglots, et je n’ose plus poser le pied par terre. V. me prend dans ses bras et il entasse des objets devant la porte pour que la souris ne puisse pas se faufiler dans l’interstice entre la porte et le sol. Il fabrique un piège de fortune mais la souris, déjà rassasiée, restera toute la nuit tapie dans un coin de la pièce que nous lui avons cédé de bonne grâce.

 

Le lendemain nous dormons tard, éreintés par tous ces kilomètres parcourus. Nous préparons des crêpes et je regarde autour de moi à chaque seconde, paniquée à la simple idée de voir apparaître celle qui me terrifie. J’apprends à l’amoureux à les faire sauter et dès son premier essai, la crêpe vole parfaitement. Un sourire immense lui mange le visage.  

Lorsque je l’accompagne à la gare et qu’il monte dans le train, je le regarde prendre place au travers des larmes que je retiens et je lui adresse un signe de la main. Je quitte le quai avant le train, j’ai peur que la solitude ne stoppe les battements de mon cœur. J'ai l'impression de devenir sèche. Ensuite, j’erre dans les ruelles, mon sac à dos trop lourd sur les épaules. Avec mon hôte du soir, je n’échangerai que quelques mots mais nous tomberons d’accord sur une chose, la vie nous envoie des signes et il suffit de garder les yeux grands ouverts pour comprendre. L’univers nous guide. Lorsqu’il me demande pourquoi avoir choisi cette ville-là plutôt qu’une autre, je lui réponds Pour ça, justement. Et pour l’Océan. En silence, je me dis que c’est aussi pour stopper les rituels qui se sont mis en place et qui me détruisent, mon chez-moi le quartier les boulangeries et les supérettes ouvertes la nuit qui font danser le renard. Je fuis. Je le sais. Et pourtant, je n’en ai pas honte. Ce soir-là, je dors seule dans un grand lit. Je dors seule, et mal, une nuit entrecoupée de réveils inexpliqués, inexplicables, me retrouvant les yeux rivés au plafond, envahie par le silence de la nuit.

 

Le dernier jour, je déjeune assise à une terrasse de la place Saint-Michel. Un repas aux saveurs d’Orient, une salade composée où se mêlent à merveille la menthe, le miel et la coriandre. La pâte à tarte a un goût d’enfance, une note prononcée de fleur d’oranger. Je marche encore et encore, mes sandales me blessent et je fais comme si de rien, je continue de marcher. A chaque pas V. me manque mais je le tais, je sais combien ces mots-là l’effraient. Je cesse de ressasser pour écrire et tenter d’extraire ces sombres pensées de ma tête. Je pense à Mme M. et je l’imagine dans cette ville, tous les lieux me font penser à elle, à ses phrases salvatrices et à son rire.

 

 

 

J’espère si fort que bientôt, là-bas nous serons chez nous.

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cinquante choses à propos de soi

J'ai décidé de me prêter à la petite expérience que j'ai découvert sur le doux carnet de bord d'Anne-Solange et qui a été initié par la mystérieuse et fascinante Solange dans l'une de ses vidéos. 

Voici donc, cinquante choses à propos de moi, des anecdotes ou des choses plus importantes qui les unes comme les autres me constituent. C'est drôle, ce petit jeu m'aura permis de mettre des mots et des images sur la personne que je suis aujourd'hui, sur ce qu'à été ma vie. Ce fut en quelque sorte une quête d'identité spontanée. Tout ce qui est écrit ici a un sens sans doute, pourquoi ces choses-là et pas celles-ci, je ne sais pas. Mais à vrai dire, je m'en fiche. Peu importe pourquoi ces détails me constituent, ils le font, voilà tout. Les trois fois rien qui ne feraient sans doute pas partie d'une biographie officielle et qui, pourtant, ont tant d'importance. Pour retracer le chemin d'une existence, je crois qu'il faut prendre en compte les détails autant que les faits, les traces qui nous permettent d'imaginer ce qu'à été la vie d'une personne. Qui a été cette personne. Les aléas, les petites déceptions et les petits bonheurs, les brisures, les goûts, les rêves d'enfants, l'origine des choses et les promesses d'avenir déchues. Tout ce qui participe de manières invisible à définir une existence. Prendre en compte tout cela.

- J'ai failli m'appeler Neige. Je crois que c'est mon père qui ne voulait pas. Il est trop terre à terre, sans doute. Ou peut-être avait-il peur que l'on se moque de moi. Moi, c'est un prénom qui m'aurait plu, un peu magique un peu poétique car il me fait penser au conte de Blanche Neige.

- Finalement, ce fut Fantine. Margot en second. Ça me va aussi. En tous cas, je suis contente d'avoir eu un prénom différent de celui des autres petites filles.

- Mon prénom est tiré du roman de Victor Hugo, Les Misérables. Cosette, la fille de Fantine, est plus connue.

- C'est sans doute ma maman qui a trouvé ce prénom : mon papa n'ouvre jamais aucun livre. Alors Les Misérables, 992 pages, vous imaginez bien.

- Moi qui suis une lectrice inconditionnelle, je n'ai jamais lu le classique duquel est tiré mon nom. Je ne saurais vous dire pourquoi, c’est encore un mystère pour moi.

- Mon écrivaine préférée : Laurence Tardieu.

- J’ai fait un séjour de plus d’un an dans une sorte d’hôpital pour les âmes malades, un refuge pour les cœurs cabossés ou cassés. Le mien était en miettes. On y a mis beaucoup, beaucoup de colle. L’histoire est un peu plus compliquée car le rafistolage n’est pas tout à fait au point : à longueur de journée, je dois tenir mon cœur avec les deux mains, une de chaque côté, et maintenir le tout bien serré. C’est un peu fatiguant, mais je ne peux pas faire autrement.

- Je souris souvent. C’est rarement pour de vrai.

- A la crèche, un jour un petit garçon m’a dit que je ne m’appelais pas Fantine, mais Douce. A coup sûr, lui, c’est un futur poète.

- Je déteste la politique. C’est le sujet qui m’intéresse le moins au monde, et je ne comprends pas cette logique toujours marchande et rarement humaniste. Tout n’est toujours que question d’argent, et les politiques ont une faculté incroyable à inventer des problèmes là où n’y en a pas pour détourner le regard des gens des vrais problèmes. Ce qu’ils n’ont pas compris, c’est que la Terre n’est pas à vendre.



- Dans mon enfance, j’ai souvent eu l’impression de vivre des moments déjà vécus. Une sensation de déjà-vu terriblement troublante, qui me poussait à croire que nous avons plusieurs vies, ou quelque chose comme ça. Cela a cessé lorsque j’avais dix ou onze ans, peut-être un peu plus.

- Je suis baptisée, alors que mes parents ne sont pas croyants. C’est quelque chose que je n’ai jamais compris, et eux-mêmes ne savent pas l’expliquer.

- Une fois, j’ai rêvé que je me faisais tirer dessus, trois fois. J’ai ressenti très fort l’impact des balles et la brûlure. Cette douleur a persisté au réveil.

- En parlants de rêves, je fais souvent des cauchemars dans lesquels je perds mes dents. (chacun peut y aller de sa propre interprétation)

- J’ai un tout petit tatouage derrière l’oreille droite. Une étoile. Pour continuer à croire.

- J’ai fait une fois de la plongée sous-marine et c’était absolument fabuleux. Je crois que j’aurais aimé vivre sous l'eau. Mais s’il semble fascinant, le monde sous-marin me paraît tout aussi terrifiant.

- L’Amoureux et moi, on ne fait tous les soirs un bisou de bonne nuit. Même quand on est un peu fâchés. Même quand on n’est pas d’humeur.

- Dans mon ordinateur, il y a un roman. Autoportrait du chagrin. Mais je veux faire mieux.

- Je ne mange plus de viande depuis maintenant cinq ans. Je n’arrive pas à m’imaginer manger à nouveau de la chair. Si je m’écoutais, j’arrêterais même de manger du poisson, mais j’ai trop peur des conséquences sur mon organisme.

- Dans mon appartement dort une petite boule de poils au doux nom de Gribouille. Sauf que je l’appelle de mille manières, sauf par son prénom (qu’elle a sans doute oublié, depuis le temps).

- Gribouille est, sans doute à mon image, névrosée, terriblement angoissée et lâche rarement prise. Rapport au fait qu’elle a été abandonnée tout bébé par sa maman. (dans notre foyer, la séparation est un phénomène qu’on maintient le plus à distance possible, rapport à nos passés compliqués)

- L’endormissement est le moment de la journée que je redoute le plus.

- Je dors le plus souvent en chien de fusil.

- Quand on se couche, l’Amoureux et moi, ce que je préfère c’est quand il se colle dans mon dos et qu’il me serre. Je me sens contenue. Ça le fait rire. Lui, il déteste que je le touche au moment de dormir.

- J’ai une peau très très pâle. Ma maman m’a souvent dit qu’à une époque, c’était la mode.

- Trois personnes m’ont littéralement sauvée la vie lorsque celle-ci m’a lâchée la main : un professeur de français, une infirmière et une psychologue.

- Lorsque j’étais en primaire, j’avais emprunté Le fantôme de Canterville, d’Oscar Wilde. Chaque soir, j’en lisais quelques pages, je butais sur les mots, je devais chercher les définitions. Mais je ne m’étais pas accordée le droit de ne pas le finir, je ne voulais pas décevoir la maîtresse lorsqu'elle me demanderait si j’avais aimé et que je devrais faire un résumé devant la classe.

- Je ne sais pas mentir. Ou alors, très maladroitement.

- J’ai un truc particulier avec les enfants. Dans le bus ou dans la rue, ils me sourient ils me parlent, et c’est depuis toujours inscrit en moi. Une vocation logée je ne sais où.

- Quand je suis toute seule chez moi, je chante tout le temps. Principalement des chansons pour enfants. Ou alors je mets la musique à tue-tête et je danse. Et ça me fait un bien fou.

- Quand j’étais petite, j’aurais aimé être Emilie Jolie. Ma sœur et moi, on connaissait (connaît encore, sans doute) toutes les chansons par cœur.

- Je ne me suis jamais vraiment disputé avec mes parents. Je n’ai jamais dit à ma mère : « Tu me fais chier » ou à mon père « Fiche moi la paix ». Jamais de crise d’adolescence, donc. Ca choque les copines. Sauf que je ce que tais, c’est qu’à seize ans et demi j’ai explosé à l’intérieur d’avoir été trop sage. Et que les dégâts ont été beaucoup, beaucoup plus grands que si j’avais envoyé valser mes parents comme les autres. 

- Depuis que je suis née, j’ai toujours habité au même endroit. La grande maison au milieu de rien, j’y ai fait mes premiers pas et dit mes premiers mots, j’y ai appris à lire et à écrire, j’y ai ris et pleuré, j’y ai grandi. Jusqu’au bout.

- Je me demande : quand cesse-t-on de grandir et commence-t-on à vieillir ?

- La grande maison, elle n’a plus les mêmes couleurs, maintenant.

- Enfant, je détestais la salade verte.

- Je déteste le téléphone. Ça m’angoisse, de ne pas avoir la personne en face de moi et j’ai toujours l’impression de devoir quelque chose. Ce qui est plutôt bien, c’est que personne ne m’appelle jamais. Sauf ma famille et Mme M. Mais avec eux, ça va.

- Je suis née un quatorze septembre. Ce qui m’a toujours compliqué la vie pour fêter mon anniversaire. Petite, je ne savais pas si je devais inviter mes amis de l’année précédente ou les copains de ma nouvelle classe. Du coup, je n’ai presque jamais organisé de fête d’anniversaire (et toujours pas, d’ailleurs, même si c’est pour des raisons différentes).

- Je suis morte (une première fois) un quatre février.

- Ce jour-là, il neigeait.

- J’ai les yeux verts. Mais lorsque l'on se concentre très attentivement sur leur couleur, on remarque très près de la pupille, ils sont bleus. Au gré du soleil et des nuages, ils peuvent devenir gris.

- Je suis fascinée par les crépuscules et les milles facettes que peut avoir un seul et même ciel.

- L’Océan m’attire, inexorablement.

- La Bretagne aussi.

- Je connais approximativement le nombre de calories que contient chaque aliment (en particulier ceux que je mange). Ô, comme j’aimerais que ce ne soit pas le cas.

- Je voudrais voyager. Et voir, surtout, l’Ecosse, l’Irlande, le Canada, l’Islande, le Groenland, l’Amérique du sud et puis. Partout.

- Lorsque j’avais neuf ans et que mon oncle est mort, j’en ai voulu à mes parents de ne pas m’avoir laissée aller à l’enterrement. J’étais certaine que si ça se trouve, ce n’était pas lui et que les autres personnes ne s’en étaient pas rendues compte.

- J’ai 7983 jours.

- Une fois quand j’étais petite, on prenait un bain avec ma sœur et une grenouille est remontée par le tuyau pour venir nager dans baignoire.

- Je n’ai pas bu un seul verre de soda ou de sirop contenant du sucre depuis presque cinq ans. Ah si, une fois chez ma sœur il y a quelques mois, je me suis trompée de verre et j’ai bu dans le sien. Une gorgée. Lorsque je m’en suis rendue compte, j’ai pleuré comme une madeleine et je crois qu’elle n’a pas vraiment compris.

- Je suis la benjamine d’une fratrie de trois.

- Ma maman et moi, on n’a pas encore tout à fait coupé le cordon. Et je vous assure, c’est un problème.

 

 

Oh, j’aurais pu en écrire cinquante autres. 

Crédit photo : les trois photographies sont tirées de la série American Asylums de Jeremy Harris. (vous pouvez voir la série complète ici, si vous êtes curieux). Ce photographe américain s’intéresse à la photographie d’architecture et, ici, à des asiles abandonnés aux Etats-Unis. Je voulais partager ces photographies avec vous parce que. Il y a dans chacun d'elle une lumière, quelque chose. Quelque chose que je trouve terriblement beau. Le voyez-vous ? Ces lieux abîmés par le temps où la nature a repris ses droits et où persiste pourtant quelque chose de fascinant par les patients qui l'ont habités m'ont émue, voilà. 

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Portraits

D’abord, il y a Lucien. C’est le garçon assis à ma droite, qui est habillé tout en bleu, chemise-pantalons-chaussettes-chaussures. Il a dix-neuf ans et il est étudiant en physique, plus précisément en mécanique quantique. Lucien a six frères et sœurs, il est le plus petit. En raison de sa place dans la fratrie, ses parents voulaient l’appeler Benjamin. Et puis non, finalement. Son prénom c’est Lucien. Son père est issu d’une fratrie de quinze, alors les réunions de familles c’est un peu quelque chose. Lucien est scout et connaît beaucoup de choses : il nomme les étoiles et sait changer une roue, malgré ses soixante kilos tout mouillés. Lucien est né, a grandi et étudie à Bordeaux. Lorsque je lui en parle, il me dit : Ah, Bordeaux, et je comprends que sa vie est là-bas. Sur le chemin du retour, Lucien se signe en passant devant une église, et ça me fait tout drôle, moi qui ne crois pas en ces choses-là.


Elle, c’est Billie. Billie comme dans Billie the kid. Billie, aussi, pareil que la petite fille blonde comme les blés qui a soufflé sa première bougie la semaine dernière à la crèche. Billie, c’est donc la conductrice de la fourgonnette vert pomme. Elle a trente-cinq ans, et deux petits garçons. Son métier, c’est de soigner les chevaux. D’ailleurs, lorsque la propriétaire d’une jument dont elle s’occupe depuis plusieurs mois appelle en pleurs pour lui dire que celle-ci est en train de mourir, j’ai envie de serrer la main de Lucien. Juste pour être unis face à la douleur et à la mort, parce que la voix tremblante qui résonne dans le véhicule est bouleversante. Billie a une sœur cadette qui est restée vivre à Lyon. Sa maman est partie un jour et n’est jamais revenue et son papa a déménagé à huit mille kilomètres d’elle. Le plat préféré de Billie, c’est les cuisses de grenouille. Elle adore les escargots, aussi. Lucien n’a jamais goûté ni de l’un ni de l’autre. Moi, je serre les dents parce que ce sont les deux choses que je ne pourrai jamais plus manger. En vérité, les escargots je n’ai jamais pu.


Nous parlerons des prénoms, des nôtres et de ceux que l’on attribue à ses enfants, de ce don que l’on porte sur soi pour la vie. De l’infiniment petit et de l’infiniment grand, des étoiles et de celle du berger qui brille si fort, et Lucien nous apprendra qu’elles tournent toutes autour de l’étoile polaire. Nous parlerons du sort qui semble parfois s’acharner sur certaines personnes, du destin, du karma, appelez cela comme vous voulez. Nous parlerons aussi nos croyances, de la Vie, de l’éducation que l’on souhaite pour ses enfants et de la difficulté d’être parent. Nous parlerons des rencontres, de la nôtre et du partage, de la richesse de croiser sur sa route des personnes aux univers si différents. Nous nous dirons, finalement, que chaque personne est un monde.

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Démêle-moi

Je ne voulais pas que ça se passe comme ça. Est-ce que c'est ça, l'amour, finalement ? Devenir dépendant de l'Autre, jusqu'à en avoir mal ? Peut-on être amoureux sans être esclave de cet amour-là ? Peut-on aimer et être libre, ne pas dépendre de l'autre, de rien en attendre ? La dépendance n'est-elle pas la condition inhérente à l'amour ? L'amour ne naîtrait-il pas là où commence la dépendance ? Ou alors, c'est l'amour qui cesse lorsque commence la dépendance. Je ne sais pas. 
Est-ce que cette souffrance-là n'appartient qu'à moi ou l'amour fait-il souffrir tous ceux qui l'éprouvent un peu trop fort ? Pourquoi est-ce que l'amour que tu me portes ne suffit-il jamais ? Pourquoi est-ce que je ne me suffis pas à moi-même ?

Pourquoi est-ce que je te pousse, parfois, un peu loin, pour m'assurer de ton amour, pour être sûre qu'il résistera même si je suis méchante, pourquoi est-ce que j'insiste, pourquoi est-ce que je continue jusqu'à ce que tu te fâches, et j'attends que tu reviennes, pour t'excuser d'un tort qui est le mien, peut-être que je voudrais que tu comprennes, que c'est plus fort que moi, que je veux juste des preuves de ton amour, que si je fais cela c'est parce que je t'aime, un peu trop fort, mal parfois, si mal ? Pourquoi est-ce que je veux tout savoir, tout, de celles que tu as aimé, de celles qui t'ont aimées, cette jalousie malsaine, de celles qui ont serré ton corps comme je le sers désormais, de celles auxquelles tu as fait l'amour avant moi, pourquoi est-ce que ça me ronge, hein ? Pourquoi est-ce que cette possessivité me dévore ?

 

 

Est-ce qu'un jour nous serons sur un pied d'égalité quant à notre amour, est-ce que tu pourras m'aimer aussi fort que je t'aime, de la même manière, d'une intensité égale, d'une dépendance qui est aujourd'hui la mienne, d'un besoin de l'autre presque destructeur tant il est violent ? Pourra-t-on, un jour, s'aimer à égalité ?

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Le déclin des repères

"Bonne route". Cet aurevoir là n'avait rien d'ordinaire, il était loin des habituels "à bientôt" ou "à demain" que chacun lançait accompagné d'un geste de la main au moment de partir. C'était le tout premier de la soirée, le tout premier aurevoir d'une longue liste. C'est à ce moment précis que j'ai compris que ces aurevoirs seraient des adieux, que l'heure était venue de souhaiter à tous ces autres une belle route car nos vies ne se croiseraient plus. J'ai regardé S., livide, il n'a rien perçu de mon malaise je crois, je lui ai juste demandé : "alors, c'est fini ? Je ne veux pas dire adieu.". Il m'a répondu en souriant : "Non, on ne se dit pas adieu, on se dit bonne nuit pour commencer !" Et j'ai ris, un peu. Mais en moi, quelque chose venait de se briser. Mon quotidien pendant trois années - ces visages et ces voix surtout, mais aussi les cours le trajet toujours le même les habitudes la machine à café les pauses cigarettes les toilettes de l'école l'émargement chaque matin la bibliothèque et tout le reste- était en train de disparaître et je tremblais en pensant à ces soixante-trois visages que je ne reverrais sans doute jamais. J'ai eu envie de leur hurler de rester, de ne pas bouger, juste une minute, une seule, figer l'instant afin de ne pas laisser le présent s'envoler et devenir un minuscule souvenir. Ce matin, je me suis réveillée avec un goût étrange dans la bouche, de fumée ou de poussière, un goût âcre qui m'a donné envie de vomir. Le soleil se levait à peine et je voyais défiler devant moi la longueur de cette journée qu'il faudrait combler, faute d'obligation, et j'ai pris peur en pensant à toutes celles à venir, de journées vides, d'heures à remplir pour ne pas me laisser envahir par l'absence. J'ai pensé à tous ces stratagèmes utilisés mille fois pour rester dans le déni du manque, du déclin des repères, quelques jours au moins, quelques jours à ne pas voir, de pas mesurer l'ampleur de ce qui est en train de se passer, de se terminer, de se finir à tout jamais, quelques jours à fermer les yeux. Et j'ai compris qu'il était déjà trop tard pour moi, que cette chose brisée depuis longtemps à l’intérieur m'empêchait de ne pas voir, de ne pas réaliser. Il était trop tard, depuis longtemps. Cette sensibilité démesurée fait que ce qui attriste les autres me déchire.

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Je voudrais me sortir de là

 

Beaucoup de choses ont changées, depuis cinq ans. Je suis devenue grande, le chiffre que la balance crache n'est plus le même et les médecins en sont contents. On me félicite, je suis sur le point de terminer mes études, presque brillamment. J'ai surmonté la fin de mes trois années de formation presque sans larmes, juste une légère sensation d'ébriété qui a duré quelques jours, je crois que c'est un progrès. Les au-revoirs, qui n'étaient pour beaucoup que des mensonges. Un sourire, un geste de la main, et la page se tourne. Il paraît que c'est comme ça qu'elle marche, la vie. J'apprends encore. J'ai un appartement à moi et je gère les factures et le ménage à la perfection, pour ce que les autres en voient. Si peu. J'ai rencontré quelqu'un qui a fait battre mon cœur un peu plus fort, et tant pis si certains ne le comprennent pas, ce garçon-là, moi j'aime ses fossettes et son rire d'enfant. Son silence, c'est devant les autres. L'essentiel n'est visible qu'avec le cœur.

 

Alors il y a tout ça, oui. Mais ce n'est que le dehors, quand le dedans n'a toujours pas appris à fonctionner. Quand le renard continue de gratter parce qu'on m'a jetée dans une vie à laquelle je ne suis pas capable de m'adapter. Quand je ne comprends toujours pas le sens de ce qui m'entoure. Quand je refrène les larmes, quand je brasse de l'air pour ne pas me laisser engloutir.

Il y a, malgré le dehors presque beau et lisse, ces choses en moi qui n'ont pas changées. Ma dépendance et mon désir de perfection. Les attentions que je guette et l'Autre qui, forcément, n'est jamais à la hauteur. Les petites morts à chaque silence où j'attendais un mot. Ces choses dont je ne guéris pas. A longueur de journée, je me tais. Et en me taisant, je me tue. Si peu de personne me connaissent vraiment. Je reste fermée, hermétique, je ne sais plus faire, tisser du lien. Coquille vide. Carapace. Ne plus souffrir. Ne pas s'attacher. Parfois, je voudrais hurler, ou frapper. Je voudrais mourir une seule fois, en grand en impressionnant, craquer et hurler, plutôt que de mourir à petit feu jour après jour.

 

Mon enfance dont je ne reviens pas. La désillusion. Cette cicatrice sur mon corps. Réapprendre à vivre. Une vie suffit-elle, pour cela ? 
Et mon cœur qui éclate en silence de tous ces mots que je n'écris pas.
L'impression, aujourd'hui, que la Vie m'échappe.
Et face à cette impression-là, mon envie de disparaître.

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Je sais

Il m'arrive de me demander ce que serait ma vie aujourd'hui si les choses ne s'étaient pas passées ainsi. Si je n'avais pas chuté il y cinq ans. Si je n'avais pas perdu Lucie. Si je ne m'étais pas perdue en chemin. Si mes parents ne s'étaient pas séparés. Si ma maman n'était pas tombée malade.
Il m'arrive de réécrire l'histoire, la mienne, sans tous ces drames-là. Serais-je différente aujourd'hui, meilleure ou pire ? Il m'arrive de me demander si la vie serait aussi douce qu'elle a pu l'être hier, si je serais heureuse, si je serais tout de même seule ce soir à écrire mon désarroi.
Je ne trouve jamais de réponse. Les si sont aussi nombreux que les étoiles. 

Mais aujourd'hui, je sais la perte et la douleur, je connais le goût des larmes par cœur. Je sais ce que c'est que de mâcher du gravier, je sais la honte, le dégoût de soi et la culpabilité. Je sais la solitude. Je sais ce que cela fait de ne pas être compris, pas entendu ou mal, je sais ce que c'est que d'être forcé. Je sais les médicaments par poignées, je sais ce que c'est qu'être droguée et qu'être en manque. Je sais l'angoisse, les crises, je sais la panique. Je sais les nuits blanches à fixer le plafond. Je sais l’hôpital, je sais la terreur de la pesée. Je sais que rien n'a de sens et qu'il faut pourtant en trouver un pour rester debout. Je sais que rien ne dure, que tout se fissure puis se brise, je sais que tout finit par mourir. Je sais la nostalgie de l'enfance et le refus de grandir. Je sais la peur qui se lit dans les yeux et qui prend possession du corps tout entier. Je sais que les parents aussi pleurent et que rien n'est plus douloureux que de comprendre qu'ils ne pourront pas vous sauver. Je sais que personne n'y peut rien et que personne ne peut tout. Je sais l'horreur de la vie, et la beauté aussi. Je sais le goût du sang et le temps qui passe. Je sais que dérouler le fil de la parole ne suffit pas toujours à sauver, je sais qu'il n'est pas toujours possible d'attraper une main tendue. Je sais l'envie de disparaître, je sais les mauvaises pensées. Je sais qu'il faut parfois être un guerrier pour respirer.

Je sais la couleur des ténèbres. Ce que je ne sais pas, en revanche, c'est si l'on en revient vraiment un jour.

 

 

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La tendresse des rêves perdus

Ma dernière part d'enfance vient de s'envoler. Bon voyage, ma toute douce aux yeux brillants.

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*Glissement*

Je me glisse ainsi, à tout petits pas, d'un jour à l'autre.

Je me glisse ainsi, sans le moindre bruit, entre ses bras.

Je me glisse ainsi, comme l'ombre de mon corps, dans la pénombre. 

Je me glisse ainsi, il y fait froid, en-dehors du lit.

Je me glisse ainsi, comme pour de faux, par-dessus la rambarde du balcon.

Je me glisse ainsi, dans la nuit noire, dans la cuisine.

Je me glisse ainsi, après la tempête, entre mes draps.

Je me glisse ainsi, les yeux mi-clos, d'un drame à l'autre.

Je me glisse ainsi, à pas de chat, d'un jour à l'autre.


Comme une ombre.

Comme un fantôme. 

Avec l'espoir que.

Sait-on jamais ?

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Post-it

L'air chantonné toute la journée ou presque, la mélodie fredonnée dès le petit-déjeuner.

Les poèmes déchirés au petit matin.

La peau de V. encore chaude de sommeil et mon baiser dans son cou. Le courage à trouver pour la journée.

Le sommeil de plomb qui a fait de moi un petit soldat, de pacotille.
La nuit qui n'offre pas de trêve. Sommeil sans rêves.
Le printemps qui chante et le renard qui hurle.  
Le cœur qui tangue et les jambes qui vacillent.
Le calendrier qui terrifie. Les jours barrés qui ont disparus à tout jamais.
Les sourires et les moues boudeuses des petits, leurs rires qui s'envolent haut dans le ciel. 
Le temps que je décompte, celui qu'il reste avant le repos, enfin, celui qu'il me reste à rester debout avant de pouvoir rêver d'océan et d'écriture. Celui qu'il reste avant de pouvoir souffler. Et de compter à nouveau, pour autre chose.

 

 

Je compte.

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* Sourissez, mademoiselle !*

 

Un soir de grise mine, il me dit Je voudrais que tu sourisses. Je ris devant cette expression pleine de poésie, je la mâchonne et je la griffonne, puis  je m'applique à inventer la conjugaison de ce nouveau verbe.

 

je sourisse, tu sourisses, il ou elle sourisse, nous sourissons, vous sourissez, ils ou elles sourissettent. 

 

Mes mots virevoltent dans l'air, et emportent avec eux un rire déjà fané. 

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Ce soir

Ce soir, je me sens minable. Le mot résonne partout autour de moi.
Minable.
Minable.
M i n a b l e .
Et même ce mot perd de son sens et ne veut plus rien dire face à ce sentiment qui m’envahit. Ce mot soudainement est  si petit, si étrangement petit. Je ne suis qu’une parmi tant d’autres. Une pareille. Je prends soudainement conscience que personne, absolument personne, ne voit telle que je suis vraiment. Ou telle que je voudrais être. Je ne sais plus. Je suis de celles qui n’ont pas de talent. Ma vérité est celle-ci. Et je ne m’y ferai jamais. Je voudrais être de ces personnes qui ont cette étincelle particulière, ce je-ne-sais-quoi qui font d'elles des êtres inoubliables. Et je ne le suis définitivement pas.
Je lis les mots de celles que j'admire, je regarde une fois encore les images, les dessins, je lis et relis leurs mots à la recherche, je ne sais pas, d'une imperfection, de quelque chose qui ferait de moi quelqu'un d'estimable, et je suis affreusement jalouse de cette imagination, de cette délicatesse, de cette poésie et de cette légèreté, de cette audace. De tout ce que je ne suis pas. 
A demi-mots, j'entends encore cette voix qui me chuchote. 
Minable.

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Printemps

    Un matin, c'est une odeur de pain grillé flottant dans l'air, et venue je ne sais d'où, qui m'a réveillée. Une odeur du couloir, sans doute, mais aussi et surtout une odeur du pays de l'enfance. Étrangement, c'est dans cette odeur que l'évidence m'est apparue : il fallait que j'écrive à nouveau, après ce silence qui m'avait paru durer une éternité. Un silence fait de doute et de plomb, et un sac de mots rempli à ras-bord, espiègles mots qui ne voulaient plus franchir le seuil de mes lèvres.

      Le printemps est revenu, un jour d'abord et puis tout entier. La première journée de printemps a très vite été remplacée par un ciel gris et bas, menaçant. Le lendemain, le chant des oiseaux. A croire que le printemps revient toujours. Chaque année, il nous faut être plus ou moins patient avant que les premiers rayons de soleil illuminent le ciel et éclairent nos visages. Mais toujours, chaque fois, le printemps revient. Il s'engouffre tout entier dans la vie de chacun. Depuis quelques printemps pourtant, c'est cette phrase de Laurence Tardieu qui me vient à l'esprit : «  C’est la première fois que le retour du printemps me fait pleurer. (…) Il faut peut-être avoir compris, de tout son être, qu’un jour, pour nous, le printemps ne reviendra pas. ». Et alors que la Vie semble renaître, je pleure sur toutes les petites morts qui me traversent. 

      Je me questionne sur le temps qui passe. Sur les poignées de secondes que je perds à chaque instant, sur le sens de l'expression A tout jamais écrite à ma sœur au dos d'une carte postale. Je pense à tous ces jours écoulés sans que je ne vous écrivis, sans aucun mot griffonné sur le papier. Je pense à tout ce que je pourrais vous en dire, plus justement vous en écrire. Les journées de déchéance et les journées marathon. La multitude de petites choses mises en place comme pour faire taire la malédiction. La peur constante, des nuits blanches, de la page blanche et des yeux vides. Le sentiment absurde d'être devenue toute sèche au-dedans : plus d'eau, plus d'encre, plus de sang dans mes veines d'un bleu presque translucide. Les rendez-vous chez la doctoresse de l'Âme, parfois tenus parfois ratés, et le manque dévorant de Mme M. -que je lui écrit un jour de larmes-. Le compte à rebours dans ma tête qui me donne le tournis. La peur des jours qui passent et qui s'effacent, des jours où je n'avance pas alors que les échéances se rapprochent. L'angoisse qui enfle. La respiration qui s'accélère et que rien ne saurait apaiser. Le renard, blotti au creux du ventre, qui se fait remarquer. Le renard qui gratte, jusqu'au sang parfois, et qui hurle à la mort. La crise. Et puis plus rien. Je pourrais vous dire, aussi, le corps fatigué et le cœur lourd, presque en permanence. L'envie de disparaître, parfois, ensevelie sous cette vérité qui me grignote corps et âme : la Vie ne me suffit pas.

      Et ce matin, assise à mon bureau devant une tasse brûlante de thé à la vanille, je compte. Deux-cent soixante dix sept calories. Trois semaines de stage restantes. Un mois et douze jours avant le rendu de mémoire. Trois mois et un jours avant la toute dernière épreuve. Cent-dix jours avant la fin de cette année marathon. Ensuite,. Ensuite me terrifie et m'empêche de respirer. Alors, Ensuite, je n'y pense pas, j'essaie. Ensuite, on verra. En attendant, je chante à tue-tête, j'invoque le courage.

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(...)

Ce n'est pas le moment, Fantine. Non, vraiment, ce n'est pas le moment pour te retrouver dans un creux aussi évidé. Tu ne peux pas te permettre ce gouffre-là, pas maintenant. Fais quelque chose. Donne le coup de talon qui te permettra de rebondir. Ne te laisse pas aspirer par le gouffre. Lutte. Plus fort encore, puisque la lutte actuelle ne suffit pas. Respire. Ne te laisse pas tuer par l'abîme qui te regarde. Tu ne peux pas tout gâcher. Pas maintenant. Pas si près. Respire.

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Les fleurs sauvages

J'ai un goût de graviers dans la bouche. Un goût de poussière qui ne disparaît pas. Les muscles contractés à la simple idée de commencer une nouvelle journée, et cette boule dans mon ventre qui naît rien qu'à la pensée de devoir faire, comme d'habitude. Comme d'habitude, justement, le problème est dans ces deux tout petits mots, car rien n'est comme d'habitude. Déjà parce qu'il n'existe plus dans ma vie d'habitudes qui soient saines, je veux dire, qui soient normales, si tant est que ce mot est un sens. Et puis, en ce moment, ce n'est même plus le comme d'habitude, - même le mien, aussi destructeur et déstructuré soit-il -, qui impulse mes mouvements. Rien ne les impulse plus, justement. Ma réserve d’énergie est au plus bas, et tout me coûte. Si bien que j'en devient aigrie, démotivée et sans sourire. Que les autres le comprennent mal et que moi aussi, et que je ne sais pas l'expliquer. Je suis fatiguée, voilà ce que je réponds aux questions qui me viennent. Cette année est trop lourde, et je suis dans une période critique où je n'avance plus, alors que le temps presse. Le peu de choses qu'il me restait, ce que j'aimais vraiment faire, devient un fardeau. Et j'en ai honte. Car j'ai choisi cette voie-là, évidemment, mais que je ne peux plus. Pour l'instant, je suis trop fatiguée. Se disent-elles, ces choses-là ?
Je dors dans ses draps et le réveil me fait mal, je me sais à l'aube d'une nouvelle journée qu'il me faudra affronter et, plus que cela encore, qu'il me faudra mener de la meilleure manière qui soit. Pas de la meilleure manière qui soit pour moi, non, mais pour les enfants et pour les dossiers. Et ces derniers, vous ne pouvez pas savoir comme je les déteste. J'en viens à maudire mon sujet de mémoire, et moi-même par la même occasion. Parce que je fais une overdose, une indigestion, appelez ce trop-plein comme vous voulez. Au bord de mes lèvres, les mots ne sortent pas et le papier reste blanc. Avec toutes ces informations en moi, toutes cette théories et toutes ces idées, que je sais où il faut mettre évidemment, mais que je ne parviens pas à mettre. Toutes ces choses qui seraient bien mieux au-dehors qu'au-dedans et qui me soulageraient peut-être un peu de mon poids qui se fait trop lourd.

 

L'autre soir en quittant le cinéma, je lui demande ce qu'il ferait si on lui annonçait qu'il ne lui restait que deux ans à vivre. Il me répond : "Je vivrais cinquante ans.". A la question : "Et si on nous annonçait qu'à moi, il ne me restait que deux ans à vivre ?", il se tourne vers moi en souriant : "Je te ferais vivre cinquante ans.". Je lui chuchote en baisers : "S'il ne te restais que deux ans, je t'aimerais de toutes mes forces.". Et malgré que je sois devenue insoluble et imbuvable dans cette période de flottement qui ne devrait pas en être une, il continue de m'aimer. De me réchauffer lorsque mon corps est glacé et de prendre soin de moi. The theory of everything, le film était celui-ci. Sa main dans la mienne. Et s'il existait une équation qui régissait l'univers tout entier ? Et si les choix que nous prenons ne nous appartenaient pas vraiment ? Si tout était prévu de cette manière pour que l'univers reste "en ordre" ? Et si tout cela avait un sens, finalement ? 

 

 

Je vous invite à écouter cet album-là, pour la douceur des mélodies et pour la beauté des mots. Pour l'échappée. Je ferme les yeux. Je pense aux étoiles et à leur lumière, à l'infini et à la fascination qui m'habite lorsque je regarde le ciel. Je pense à l'océan et au ressac des vagues, à l'immensité et au rivage. Et je disparais.

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La peur du coeur

On entend dire

De-ci de-là, pour tout, pour rien

Tu verras, tout ira bien.

On entend dire et je ne vois rien

C'est à faire peur comme je suis loin.

Je suis plus proche, pour tout vous dire

Du jour où il n'y aura plus rien.

Je suis très loin de votre monde,

Recherchez-moi sur la mappemonde

Me voyez-vous, tout petit point ? 

Un brin lunaire un brin solaire

Je suis un rien dans l'univers. 

Perdue entre deux constellations

J'ai peur du noir j'ai peur du vide

Je ne suis pas

A ce point

Solide.

 

Des hématomes un peu partout

Des bleus au cœur

Des bleus au corps.

Le corps qui crie et qui supplie

Le corps qui dit la peur du cœur.

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Le temps au ralenti


         Ici, dans cette grand bâtisse loin qui paraît si loin de toute civilisation, nous veillons la Vie. Nous guettons la Mort. Comme si nous avions un pouvoir quelconque sur cette dernière. Oh, comme j'aimerais le croire. Comme j'aimerais, et pourtant quelquefois il faut savoir se dire que la dernier voyage vaut mieux qu'une vie qui n'en est plus tout à fait une. Reconnaître que si nous décidions de la maintenir en vie, nous le ferions uniquement pour nous. Alors avant de la quitter ce soir, j'embrasserai son museau une dernière fois. La dernière des dernières fois. Je lui dirai combien je l'aime, combien elle m'a apportée. Je lui dirai qu'elle a été l'une des toutes dernières pièces du puzzle de mon enfance, et une pièce ô combien essentielle. L'une des plus belles. En attendant, maman et moi, on tente de ne rien laisser paraître. On écoute Nina Simone et on monte le volume pour danser, on lui dépose des petits gâteaux sur le carrelage de la cuisine car s'il y a bien une chose qu'elle n'a pas perdue, c'est sa gourmandise. On ne cesse de lui répéter à quel point elle est courageuse. Elle me regarde avec ses grands yeux sombres et je lui souris. Mardi, elle emportera avec elle mon dernier Noël d'insouciance, celui de mes sept ans. Mardi, elle. Mardi sera son dernier jour. Hier soir, nous avons regardé le film : The normal heart. A la fin, nous avons pleuré. Pour le film, et pour ma chienne. Toutes les larmes se sont mêlées. Je n'aurai dormi que deux heures, passant le reste de la nuit les yeux rivés au plafond à écouter la respiration de ma mère et à surveiller le silence.

 

          Deux jours ici, dans la maison enneigée de mon enfance où le temps semble comme suspendu. Comme un sablier que l'on aurait truqué. Je passe le temps en attendant que le temps passe. J'apprends que le myosotis, cette toute petite fleur bleue, est souvent surnommé par des phrases poétiques amoureuses, la plus courante étant Ne m'oubliez pas en raison d'une vieille légende qui dit que lors d'une promenade d'un chevalier et de sa dame au bord d'une rivière, l'homme se pencha pour ramasser l'une de ces fleurs et tomba dans la rivière en raison du poids de son armure. Alors qu'il se noie, il lance la fleur à sa bien-aimée dans un même temps que cette dernière demande : "Ne m'oubliez pas!". J'apprends que les constellations ont été triées et nommées au nombre de quatre-vingt-huit à la suite du travail d'Eugène Delporte. Le petit renard, constellation de l'hémisphère Nord, me fait penser à la douce J. La Licorne me ramène à V. qui alimente ma part d'enfance grâce à la magie de cet animal de petite fille. Les Voiles. Quatre-vingt-huit constellations. Environ deux-cent trente-quatre milliards d'étoiles. Je pense à cette immensité. Elle est à la fois terriblement fascinante et recèle quelque chose d'effrayant. Tout comme l'océan, qui me fascine et me terrifie à la fois. Je profite de tout ce temps qui s'étale devant moi pour choisir des clichés de la série Jour(s) après jour(s) de Coco Fronsac (que j'ai beaucoup aimée). Un série éphémère qui contient une image et un tapuscrit par jour, et j'ai choisi de partager avec vous les vingt-six clichés qui m'ont le plus touchée, je ne sais parfois par quel chemin. Vous verrez, c'est surprenant, c'est doux, et ça transpire de poésie et de spontanéité. Le libre-cours de la pensée peut parfois mener à de jolies surprises...

          Autour d'un café brûlant, je retrouve ma toute petite grand-mère de cœur, aussi frêle qu'un roseau. Elle sourit, elle semble heureuse de me voir, il y a longtemps que je n'étais pas venue. On parle du temps qu'il fait et du temps qui passe, elle me raconte qu'elle oublie des choses parfois, que c'est l'âge qui veut cela. J'essaie de la rassurer, je lui dis que la mémoire qui défaille, ce n'est pas que l'âge, moi aussi ma mémoire me joue des tours, ce n'est pas que l'âge non c'est aussi la Vie qui veut cela. Je lui dis que le temps qui passe lui va bien, qu'il la rend de plus en plus belle. Elle sourit comme une jeune fille gênée sous les premiers compliments d'un amant, cette toute petite femme de quatre-vingt dix ans. Elle rit en pensant au thé dansant qui aura  lieu au village cet après-midi et auquel elle ne se rendra pas, ah ça non, elle ne sait pas danser et puis ce n'est plus de son âge. Elle me parle de son potager et de sa chienne, de ma soeur et moi lorsque nous étions petites. Nous resterons toujours pour elle ces deux petites filles blondes de six et sept ans, je crois. Comme si, à un moment donné, notre cerveau se refusait à accepter le temps qui passe. Lorsque j'y réfléchis, j'ai toujours seize ans, mes parents quarante-sept. Je me suis arrêtée là, moi. Avant la Chute.


          Je prends des douches brûlantes à m'en faire rougir la peau. C'est à se demander ce que je veux laver, effacer, gommer en frottant si fort.

 

 

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A jamais

Cinq ans aujourd'hui. Mil huit cent vingt-six jours. 

Tant de temps depuis la Chute. 

Quarante-trois mille huit cent vingt-quatre heures. 

Tant de temps depuis la Chute. 

Deux millions, six cent vingt-neuf mil et quatre cent quarante-quatre secondes.

Que je respire mal, par à-coups, que mon corps s’asphyxie car l'oxygène n'arrive pas jusqu'à mes poumons. Que je souris de travers. Que je pleure pour un rien. Que mon sommeil est soit trop long soit inexistant, que je me réveille trois fois par nuit et que des cauchemars ont pris possession du pays de Morphée. Que je me suis retirée de tout ce que j'ai pu et que j'ai tout perdu. Autant de secondes à mourir de froid, le froid du dedans qui ne disparaît pas au fil des saisons. Cinq années que. Que je suis devenue une écorchée vive. 

Plus d'une année à ne mâcher que du gravier, des cailloux si lourd dans l'estomac.

Trois années que le renard gratte dans mon ventre au moindre imprévu ou lorsque la solitude se fait trop présente. Les graviers plus le renard, je ne vous raconte pas l'histoire.

Un an et demi là-bas, dans cet ailleurs si différent du ici d'aujourd'hui. Des dizaines de visages croisés, un regroupement de cœurs cabossés, des êtres en devenir brisés en mille morceaux. Cinq années de médecins de toutes sortes, des plus classiques aux plus étonnants, cinq années que je suis devenue une patiente. Cinq années de promesses et le temps qui ne donne pas raison à ces soi-disant faiseurs de miracles. Lorsqu'on fait face au désespoir le plus profond, je crois que l'on peut avaler n'importe quel mensonge tant qu'il promet de la lumière.

Soyez patiente. "Laissez du temps au temps...". J'attends toujours. J'ai passé le dernier quart de ma vie à attendre, et. Rien ne vient. Rien de rien.

 

Je me souviens de ce jour où mon angle de vue sur la Vie a changé. D'un coup, je suis passée de la couleur au noir et blanc. C'était un jeudi après-midi, il neigeait. J'avais seize ans. Mon monde s'est effondré. Comme ça, sans raison apparente. Mon visage n'était plus le même, les personnes autour de moi l'ont vus. C'était comme, je ne sais pas vraiment, une chape de plomb. Quelque chose qui a cessé de s'allumer, quelque part en moi. Étrangement, je me souviens de ce jour avec exactitude et je ne trouve pas les mots justes pour vous parler de cet instant-là. De ce cours, de la neige qui tombait au-dehors, du menu du déjeuner, et de ce sentiment, soudain, de n'être plus la même. 

 

Cinq années de lutte. Moi-même contre moi-même. Cinq années d'autodestruction. De dommages collatéraux. Cinq années de sourires perdus et de rêves évanouis. Cinq années à m'arranger avec moi-même pour espérer un lendemain plus beau. Cinq années à compter des calories et les mois depuis la Chute. Cinq années à avaler des cachets de toutes les couleurs qui, paraît-il, pourraient améliorer votre état. Cinq années de parole déliée où je raconte mon enfance et tout le reste, de mille manières différentes. Je dis et je redis dans l'espoir d'avoir oublié quelque chose qui serait décisif, qui pourrait expliquer l'effondrement. Cinq années de travail sur moi à sonder mon inconscient, à reconstituer le puzzle de mon histoire familiale, à chercher les travers qui pourrait expliquer que.

Cinq année que je cherche le chemin qui pourrait me mener jusqu'à moi. Suis-je celle que j'étais, avant la Chute, ou suis-je une autre ? Ce corps qui me pèse et ma présence au milieu des autres qui semble gêner. Qui suis-je ? Le saurai-je ? Le chemin qui mène jusqu'à soi est le plus long, le plus chaotique, le plus douloureux sans doute.  

Cinq années que le combat fait rage. Je ne compte plus les soirs où je voudrais que ce soit le dernier.


Je ne sais pas si un jour il se passera dans ma vie quelqu'un chose d'assez important, un tournant assez significatif pour me permettre d'arrêter de compter ces anniversaires-là.

 

Tant de temps depuis la Chute. 
Cinq années désormais depuis ma toute première mort. 

Alexandre Day, 2013
Alexandre Day, 2013
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L'univers de la pensée et le royaume de l'écriture


 

En cet après-midi nuageuse, je me délecte par bribes des mots de cet homme qui m'était inconnu jusqu'alors. J'écris ce qui me marque le plus, pour ne pas oublier, jamais. Je pense à la structuration du monde, à l'immensité de l'univers et à la perception des miracles. Au destin.
Un grand M
erci à V. pour la découverte de cette émission qui a trouvé des oreilles attentives pour écouter et un cœur pour résonner. Je ne peux que vous inviter à écouter le podcast de l'interview de Lionel Duroy, journaliste et écrivain qui sait si bien dire. Ses romans n'attendent que nous.
Et dites, vous savez, vous, où se loge la Vie après l'effondrement ? 
J'aimerais tant savoir.

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Livre-toi

Diane Arbus photographies

On dit : se livrer. On dit : délivrer. Les livres servent à cela, et ce rapprochement dans les mots me fait sourire. L'autre jour autour d'un café, je lui avoue tout bas : je crois que si je n'avais pas eu cette vocation pour travailler auprès des enfants, je serais devenue libraire. Elle me répond c'est drôle, ce n'est pas la première fois qu'une éducatrice de jeunes enfants me dit cela. Comme si, d'une certaine de manière, enfants et livres étaient liés. Je le crois : ils sont de ces choses qui délivrent. On parle quelques minutes du minuscule bonheur que de toucher les pages d’un livre et de cette odeur si particulière du papier. Le même soir, un homme d'un certain âge s'assied à la place libre à côté de moi dans le métro. Je suis toute entière absorbée dans mon livre, je ne vois rien du monde autour lorsque sa voix brise mon silence. La couverture du livre que vous lisez est très belle... Quel est ce livre ? Je lui souris, je réponds à ses questions et. Il m'avoue qu'il n'arrive plus vraiment à lire, ou alors quelques articles par-ci par-là, que sa concentration n'est plus celle d'autrefois. En se levant, il prononce cette phrase-là, comme un au revoir : Vous avez de la chance de lire. Car c'est cela qui permet de s'évader et de se sauver. Quelque chose comme ça. Peut-être que je me souviens de la manière dont j'ai envie de me souvenir. Mais le message était là : les livres sauvent. Et c'est si vrai.

 

Je pense à tous ces titres de livres qui m'ont marqués. Une part de ciel, Réparer les vivants, Le pays sans adultes, Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part, Rien de grave, Inassouvies, nos vies, Nous étions faits pour être heureux, Légère comme un papillon, Féerie générale, Puisque rien ne dure, N'oublie pas d'être heureuse, Nouons-nous, Se résoudre aux adieux, Nous irons cueillir les étoiles, L'élégance du hérisson, Mes mauvaises pensées, Les gens heureux lisent et boivent du café, La dérive des sentiments, La délicatesse, Maintenant qu'il fait tout le temps nuit sur toi, Elle n'était pas d'ici, Laver les ombres, Soie, La fabrique du monde, Ce que je sais de l'amour. Je n'ai pas changé l'ordre dans lequel ils me sont revenus en mémoire ou dans lequel je les ai retrouvés griffonnés sur un papier. Je ne l'ai pas changé parce que je crois que tout a un sens et que cet ordre-là vient dire quelque chose. De la vie, de la mienne sûrement, de ce que j'en comprends. Je ne l'ai pas changé, cet ordre, car ces titres racontent presque une histoire si l'on sait lire entre les lignes. Et que peut-être que c'est de mon histoire à moi qu'il s'agit. Ces titres font partis de ceux qui ont résonné en moi et j'aurais tant aimé que ces mots-là, qui me paraissent si purs et si sincères, si vrais et si beaux, soient les miens.

Hier matin, après une journée de nuit noire et une nuit de cauchemar, après trente-six heures dans un sommeil comateux, un temps étrangement flou, étrangement lointain et qui fait pourtant si mal, j'ai découvert un mail d'A. J'avais rêvée de son visage, d'un voyage autour du monde et de nos retrouvailles là-bas, sur sa terre à elle, celle qu'elle a choisi. J'ai souri en me disant que la Vie sait user de jolis signes, parfois, pour nous dire que tout n'est pas perdu. Que nous ne sommes pas seuls, malgré le brouillard autour des cheveux, les cernes sous les yeux et les mains glacées. Malgré le fait que je n'aurai pas eu de réponse à donner à mes collègues sur le pourquoi de mon absence. Qu'il me faudra, à nouveau, user de mensonges. Ce matin-là, je redresse la tête, je prends conscience de chaque partie de mon corps, je dessine sur mon visage un petit sourire, un faux mais tant pis, un sourire en carton pour faire croire à un bonheur en toc et je me rends en cours. Je discute un peu et j'ai envie de pleurer, je ris à des blagues qui me donnent envie de hurler, je m’éclipse pour m'isoler et terminer les derniers mots de mon roman d'Olivier Adam cachée de tous. Le renard gratte, au sang parfois. J'avale les petits cachets blancs comme des bonbons à la menthe pour le faire taire mais rien n'y fait. Je me réfugie dans les salles sombres de cinéma pour fuir le temps de quelques heures ce monde qui me donne la nausée. Cette vie qui n’est plus la mienne depuis longtemps déjà. Assise dans un fauteuil rouge et entourée d'inconnus, j'ai visionné les pingouins de Madagascar, la famille BélierMommy, The grand Budapest Hotel, Interstellar et très récemment, Wild. Je pleure au creux de mes draps et j'envoie des mots durs, des mots qui font peur, des mots de peur à J., de l'autre côté de la France et qui me semble pourtant si près. Elle qui m'envoie un dimanche soir cette citation qui ne cesse de me revenir : Le vent se lève, il faut tenter de vivre. 

Je peux aussi vous parler du ciel menaçant, du gris qui ne laisse passer aucune lumière, de la nuit en pleine journée, des milliers de gouttes qui tombent du ciel. Des rendez-vous manqués, des cours de théâtre où je ne suis pas allée, du réveil que je n'entends plus sonner, du quotidien que je fuis, de la peur du chiffre sur la balance, de ma migraine permanente. De cette vie qui m'échappe un peu plus de jour en jour. 

De cette la sensation étrange d'être immobile dans un monde en mouvement. De cette impression de ne pas bouger à la même vitesse que les autres.

 

De Janvier qui ne tient aucune de ses promesses.
Des semaines en apnée et malgré l'oxygène qui me manque, de l'obligation de rester debout. Vivante, pourrait-on dire. Pourrait-on croire.

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Pensée

La particularité d'une gare. Tout ce qu'elle représente, tous les vêtements qu'elle enfile et superpose parfois. Gare en noir et blanc, le froid qui colle au corps et le bitume qui fait mal sous les pieds, le corps déjà trop lourd des au revoir qu'on se chuchote. Gare en bleu en violet et en jaune, jupe à fleurs et nus-pieds, elle l'attend sur le quai, un sourire qu'elle ne peut réprimer et l'impatience de se retrouver qui se fait sentir jusqu'au bout des doigts. La gare en musique, lorsque l'un des passagers s'assied derrière le piano et commence à jouer face aux inconnus qui l'entoure, les doigts endoloris et les yeux mi-clos; le sol se dérobe sous ses pieds et tout lui semble si facile soudain, il repousse les frontières à coup de notes, l'univers est partout et la mélodie vole, se fait entendre dans chaque particule d'air, la alité devient immense. Gare en musique, le temps comme suspendu, le champ des possibles qui s'ouvre sur l'infini. Il monte et descend la gamme, laisse jouer ses doigts sur les touches noires et blanches.

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Les mots qui courent

Les mots qui courent. Les mots qui manquent. Les mots qui meurent au bord de mes lèvres. A fleur de peau. Peau de chagrin. Chagrin d'amour. Chagrin du cœur. Cœur qui se meurt. Cœur qui se tait, à l’asphyxie, à l'agonie. Les cœurs cousus. Faire craquer les coutures. Le goût du sang. Une peur bleue. Le bleu du ciel, le bleu de l'océan, le bleu des marques sur ma peau et le bleu de tes yeux. L'esprit qui divague et les vagues qui déferlent, les perles qu'on enfile et le collier qui ne tient pas, je n'ai pas de fermoir. Tantôt douce comme du miel et tantôt malveillante et hypocrite, une menteuse qui sait le faire, le mensonge qui lui colle à la peau. L'art et la manière. Manière de dire et manière de faire, manière de fuir. Histoire de dire. Je lui demande s'il sent la colère qui monte. Il hoche la tête, alors on se met un peu plus loin, et je lui dit : "Laisse la sortir, si elle a besoin. Je reste à tes côtés." Il crie, hurle, se jette par terre et frappe le sol. Ses larmes coulent. Elles ressemblent à des larmes de rage. Il finit par se calmer, et me le dire. Il n'a que deux ans et demi. Mais je ne peux que l'entendre. Je ne connais que trop le débordement des émotions, même si ce ne sont pas les mêmes. Écorchée vive. Des sparadraps pour le cœur. A recoller chaque matin, en se disant que. Aimer à tort et à travers. Le besoin d'amour inassouvi, toujours. Blessure de l'âme. Clair-obscure. Laver les ombres. Ouvrir les yeux en grand face aux ciels d'orages. Le vent sur ma peau, sur mes joues, le vent qui traverse les vêtements, ses caresses sur mon dos nu. L'amour, qui ne suffit jamais. Les envies d'ailleurs. Le besoin d'Océan. Les concessions. Doit-on faire des compromis sur ses rêves ? Je. Je ne peux pas, désolée. J'ai besoin d'écouter cette voix du dedans. La voix du cœur. Je suis égarée. Tu me perds encore plus. Je ne sais plus. Je ne sais plus. Ma vie d'aujourd'hui ressemble à celle d'un mort, avec la conscience en plus d'avoir terriblement mal, et peur, et froid. Voilà. Et pourtant, les mots continuent de courir. C'est du côté de la vie, ça, non ? Hein, dis, c'est du côté de la vie ? Les mots qui courent, les miens, ceux des autres, et. Qui volent, volent, volent.

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On s'était dit

Nous aurions pu nous donner rendez-vous dans un an, même heure, même endroit. Nous ne l'avons pas fait. Et pourtant, notre histoire a fêté son premier anniversaire avant-hier. La nôtre, à vous et moi, celle que nous avons construite ensemble, pierre après pierre, mot après mot. Nous y voilà. Un an ou peut-être un peu moins que vous me lisez, que j'écris pour vous. Un an que j'espère de tout cœur que mes mots ne résonnent pas dans le vide. Pour vous, je souffle l'unique bougie que j'ai plantée sur un tas de livres.

Je ne crois pas aux nouvelles années, il me semble l'avoir déjà écrit dans un article, le tout premier si je ne m'y trompe pas, et pourtant secrètement je ne peux que souhaiter des lendemains meilleurs. Pour elle et pour moi. Pour tous ceux qui ont dans le ventre cette plaie béante. J'ai besoin de lendemains meilleurs. Je n'aime pas voir les fins d'années comme l'heure des bilans, le moment où l'on énumère les réussites et les échecs de l'année sur laquelle nous n'avons déjà plus de prise.

Car aujourd'hui est notre seul présent.

 

 

Mais tout de même, pour l'année à venir, et puisqu'il faut faire des vœux à défaut de prendre des bonnes résolutions : je vous souhaite, je ne sais pas, je vous souhaite les plus belles des journées. Celles dont on voudrait qu’elles ne terminent jamais. Que cette nouvelle année ne soit non pas à la hauteur de vos espérances, mais au-delà ! Je vous souhaite des rêves à n'en plus finir, des éclats de rires, de l'amour, de la joie et. Toutes ces choses qui font naître, au creux du ventre, une envolée de papillons multicolores. Qui virevoltent, qui chatouillent et qui nous font nous sentir plus légers. Pour l'année deux mil quinze, je vous souhaite des papillons. Je vous souhaite aussi des rayons de soleils, des ciels d'hiver d'un bleu éblouissant, des nuages qui ressemblent à du sucre glace saupoudré sur un gâteau de Schtroumpfs. Je vous souhaite des orages qui ressemblent à la fin du monde, des ciels étoilés et. Et je vous souhaite de pouvoir regarder au moins une fois la neige tomber du ciel par la fenêtre, et de redevenir un enfant quelque instant et de trouver cela beau, si beau qu'on en pleurerait, de cette magie comme venue de nulle part. Je vous souhaite des réveils et des endormissements le sourire aux lèvres, de la lumière sous les paupières. Je vous souhaite des petits bonheurs et des plus grands aussi, des surprises, des petits-riens qui font pourtant tout. Je vous souhaite de surmonter les malheurs sans y laisser trop de vous et de faire des choix, vos propres choix, de prendre le risque de tomber et de finalement vous surprendre à rester debout.

 

 

A l'aube de cette année, je vous souhaite de vous sentir vivant.

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Je vole

Nous nous retrouvons là, devant une patinoire bondée. Je suis glacée, je l'entraîne dans le premier magasin venu, je n'ose pas lui dire que je ne sens plus mes mains, que. Que le froid m'a gagnée toute entière. On se promène, on se raconte. On met en mots tout ce qu'il s'est passé depuis la dernière fois. Je lui dis pour maman, à demi-mots, mon opération, la charge de travail pendant ces vacances.  On parle de nos familles. De ce que ça fait d'être la plus petite. La benjamine. De la responsabilité de tout laisser. Du poids qui incombe à la plus jeune d'une fratrieIl m'a fallu partir. Il me faudrait partir, pour de vrai. En entier. Je suis là, pour l’instant, un pied de chaque côté, attendant que le vent me fasse tomber d’un côté ou de l’autre. Mais je ne peux pas. Je ne peux pas l'abandonner. Le courage me manque. Les rôles sont inversés. Je voudrais m’envoler. Partir. Ecrire des choses qui plairaient à d’autres. Je voudrais chanter, jouer. Je voudrais être heureuse. Faut-il partir pour cela ? C’est comme dire : je t’aime mais je te quitte. Le cœur déchiré. Il me faudra partir. Mais j’ai peur de perdre ce qu’il me reste de vous. J’ai peur de vous perdre. De vous trahir. Car je suis la dernière. Et qu’il me faudra, pourtant, partir. Nous parlons de Noël.  De la magie qui, cette année,  n'avait pas la même saveur. On se retrouve au cinéma,  sans trop savoir comment, devant un film que nous avons à peine choisi. Et pourtant, j'en pleurerai. Car le film parle de la famille, de rêves avortés s'il n'y a personne pour les soutenir, les nourrir, les entretenir. Nos rêves sont comme une plante qu'il faudrait arroser jour après jour. L'espace quelques secondes, je t'en ai voulu, tu sais. Car tu aurais dû. Croire en mes rêves. Tu aurais dû me dire de toujours essayer. De me battre pour chanter. Tu n'aurais jamais dû me laisser comprendre que tout est toujours perdu d'avance et que les rêves sont faits pour rester des rêves. Tu n’aurais jamais du dire que la Vie est un jeu truqué d’avance et que nous en sommes les perdants. Que vivre de ses rêves, c'est pour les autres. J'en pleure. Une larme silencieuse coulera sur l'image de fin. Je sais pourtant que tu as fait comme tu as pu. Dans le fond, ne faisons-nous tous pas de notre mieux ? La vraie question, c'est comment réparer, ensuite. Comment reconstruire sur un terrain miné. Je ne connais pas la réponse. Je ne. Je.

 

Lorsqu'on quitte le cinéma, il neige. Bras dessus bras dessous, on marche sous le ciel noir et les flocons tombent sur nos visages. On découvre la place Bellecour qui s'est habillée de blanc, une minuscule épaississeur de neige a recouverte le centre de la ville. On se serre fort. On se quitte en se promettant de se revoir vite, on imagine mille choses,  on se quitte pourtant. On imagine, des films à se faire peur, des soirées à avoir trop bu, juste pour que la vie semble plus belle le temps de quelques heures, la patinoire, une prochaine fois. Avant de descendre les marches pour rejoindre le métro,  je lui insuffle le courage qu'il me reste. 
"Le monde est à nos pieds.", je dis tout bas. Elle me sourit. Je ne me retourne pas.
Tu aurais dû me dire de ne jamais cesser de voir les choses en grand, car c’est qui maintient en vie. Je sais maintenant de quoi je suis morte : d’absence de rêves. De rêves assassinés. Avortés, pour certains. De rêves mort-nés. De l’image d’une vie triste à en crever. 


« C’est impossible, dit la Fierté
C’est risqué, dit l’Expérience
C’est sans issue, dit la Raison.
Essayons, murmure le Cœur. »
W.A. Ward

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(...)

De minuscules flocons tombent du ciel, si petits qu'on pourrait les croire pour de faux. C'est tout ce qu'il reste de la magie : quelques flocons de pacotille qui sont en retard pour Noël. Voilà ce que ça fait, de devenir adulte : ça brise les rêves en deux. D'un coup sec. Ça vous laisse le ventre à terre, les doigts gelés avec l'envie de pleurer. Cette année,  l'amertume a un goût plus âpre encore que d'habitude. Il faut dire que chaque année, la Vie est moins indulgente avec nous. À vous, je vous l'avoue, j'ai peur du 12 Janvier 2015. J'ai mal à ma maman. J'ai mal au cœur. A m'en donner la nausée.
Il neigeote depuis ce matin, mais le paysage reste gris goudron : dans cette grande ville, le blanc ne tient pas. Chez moi, on redoutait la neige pour cela : parce qu’elle faisait du paysage blanc un terrain dangereux.

Je suis de retour à Lyon pour quelques jours, la solitude m'enlace de ses bras décharnés et m'enserre jusqu'à l'étouffement. Je suis rentrée pour ma petite boule de poils, et elle me le rend bien, mais. Mais ces quatre jours sont longs, et douloureux, et. Et ses câlins de nuit ne suffisent pas. Je suis revenue avant-hier au soir, j'ai été malade toute la soirée dans l’attente que le sommeil vienne me prendre et m’accorde quelques heures loin de moi. Hier est un jour qui n’a pas existé : le soir était déjà tombé lorsque je me suis réveillée avec cette sensation de m’extirper d’un coma long de plusieurs années. Une journée de rien qui s’est écoulée sans moi, hors du temps. Aujourd’hui, je me décide : ce qui me cloue au sol n’aura pas raison de moi. Je m’habille comme pour un voyage en Arctique, rien ne me réchauffe : ni les vêtements, ni le chauffage, ni l’eau brûlante qui laisse ma peau couleur rouge vif. J’écris à J., à l’autre bout de la France. Mon amoureux se plaint que je suis silencieuse. Que peut-il comprendre de ce silence ? Je ne trouve pas les mots pour lui expliquer, ne serait-ce qu’essayer, que tout ce que je lui écris, je l'efface car ce sont des choses qui ne veulent rien dire. Qui n'ont aucune importance face à ce que je vis. Et que, lasse de faire semblant, je préfère le silence. Je préfère me taire que de parler de choses qui font partie du monde des vivants et dont je ne saisit plus l'importance ou l’intérêt.

Je vais jusqu’à la boîte aux lettres, j’ai perdu le fil du temps et oublié que nous sommes dimanche et que le facteur n’est pas passé. J’y trouve un petit paquet, pourtant, et quelques mots que J. m’a écrits. Un joli sujet : un soldat blanc comme neige et droit comme I majuscule. Elle annote : vaille que vaille. La lutte, toujours. Mais aussi l’espoir. Tout ira bien, hein. Je le suspends au-dessus de l’endroit où ma tête repose lorsque je dors, pour qu’il puisse veiller. Vaille que vaille.

 

Je me dis : il faudrait. Il faudrait que je travaille, il faudrait que je fasse telle et telle chose. Finalement, je mets deux écharpes, des guêtres et des gants de laine et je sors affronter le froid. Je mets, aussi, ma nouvelle petite barrette à grelots qui, à chaque pas, rappelle aux oreilles qui veulent bien l'entendre que je suis là. Debout, malgré tout. Je me réfugie dans le cinéma de la rue d’à côté et me pelotonne dans l'un de ces grands fauteuils de velours rouge. Le froid ne disparaît pas. Je me laisse embarquer. Je prends la mer le temps d'une heure et demie. Et le film est beau. Il parle d’amour. De l'Océan. De tout ce qui me déboussole. Le temps d’une heure et demie, je ne suis plus là. Et c’est tant mieux.
En sortant, je vais dans la vieille ville pour acheter une guirlande lumineuse pour suspendre autour de mon lit. Mon lit-cabane, mon lit-navire, mon lit-refuge, mon lit aux six oreillers, mon havre d’abandon.

En rentrant, j'achète une carte pour souhaiter de belles fêtes à Mr A., pour lui dire que je ne l'oublie pas. Je peine à choisir : je le connais si peu. Je rentre avec une carte qui n'est pas une carte de vœux et qui plus est, ne représente pas Lyon mais Paris. Une vraie carte de touriste. J'ai un peu honte d'être si déboussolée. 

 

Pardon. Les mots sont alignés un peu au hasard, ils ne sont pas choisis avec soin comme d'ordinaire. Mais j'avais besoin de dire, j'avais besoin surtout de ne plus me sentir si seule. De vous savoir là, à me lire. Merci.

La chose

La chose guette. Tapie. Prête à agir.

 

C'est cette chose qui n'est pas moi mais qui en fait partie, pour l'instant, depuis longtemps déjà je vous l'avoue mais pas pour toujours je l'espère. La chose, aujourd'hui, reprend ses droits. J'y pense depuis ce matin. Demain, je rentre chez moi et j'ai peur de n'être plus qu'une esclave d'elle. Parce que je serai seule à nouveau et que la solitude est sa porte d'entrée. J'aurai eu droit à sept minuscules jours de répit avant qu'irrémédiablement, elle ne reprenne le dessus. La chose, c'est ce vide immense qui se fait sentir au niveau du ventre et qui prend le pas sur tout le reste. Qu'on ne peut contenir sous risque d'imploser. La chose, celle que l'on tait parce qu'on en a honte, celle qui nous hante parce qu'on en a peur, celle qu'on déteste parce qu'elle nous détruit. Et nous laisse en miettes. Écorchée vive. Avec une estime de soi qui n'existe plus et le ventre à terre. Seule, toujours. J'essaie d'anticiper ce retour à la solitude, parce qu'avec sa famille et même si c'est loin d'être parfait on se sent contenu, et parce qu'aussi le regard des autres retient et nous permet de ne pas déborder. Pas en public, ça ne se fait pas. Alors on attend le moment d'être seule pour ne se détruire que mieux, que plus violemment. Pour la laisser me détruire et prendre le dessus sur la Vie. Parce que la chose prend toute la place. Et que tout le reste, "le bon" (l'envie, la motivation, l'énergie, les jolies petites choses qui font sourire et le courage, l'espoir aussi), s'efface car elle se sait plus forte. La chose détruit tout sur son passage. Mon corps et mon esprit sont son territoire et elle en jouit. J'ai peur. Je la sens. Près du plexus, de l'estomac. Je sens l'angoisse. J'ai pris le petit cachet blanc qui est censé m'aider mais qui je sais, sans doute, ne sera pas plus fort que ce qu'on ne peut dompter. Car avec cette chose-là et même si certains ne veulent pas l'entendre, la volonté ne suffit pas : il s'agit de dépendance et la dépendance, par définition, conditionne son prisonnier et régit ses actes. La dépendance prend le dessus sur celui qu'elle contrôle, désormais, comme sa marionnette : c'est elle qui tire les ficelles. Alors j'ai peur. Car je sais que la chose, c'est mon enfer.

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N'oublie pas

N'oublie pas ton doudou

N'oublie pas, tu es sage avec les dames, d'accord ?

N'oublie pas de demander quand tu as envie de faire pipi

N'oublie pas de tirer la chasse d'eau

N'oublie pas ton goûter

N'oublie pas ton cartable

N'oublie pas ma chérie, c'est nounou qui vient te chercher ce soir

N'oublie pas, on ne suit jamais un inconnu, même s'il t'offre un bonbon et même s'il a perdu son chien !

N'oublie pas, tu restes à la garderie demain et papa viendra te chercher ensuite

N'oublie pas de toujours regarder à droite et à gauche avant de traverser une rue

N'oublie pas d'appeler grand-mère pour la remercier de sa carte d'anniversaire

N'oublie pas d'apprendre tes leçons

N'oublie pas tes chaussures de sport

N'oublie pas de mettre ton chapeau dans ta valise

N'oublie pas de te mettre de la crème solaire, surtout sur le visage !

N'oublie pas de me téléphoner chaque soir

N'oublie pas d'envoyer des cartes postales à tes grands-parents

N'oublie pas, aujourd'hui c'est l'anniversaire de ta petite sœur

N'oublie pas, on ne grignote pas entre les repas

N’oublie pas de réviser ton contrôle de maths

N'oublie pas,  tu devras toujours être gentille avec les plus petits que toi

N'oublie pas de ne pas grandir trop vite...

N'oublie pas, faire des études t'ouvre beaucoup de portes

N’oublie pas d’éteindre l’ordinateur avant d’aller te coucher

N'oublie pas, tout dans cette vie est une question de relations, de piston

N'oublie pas, les préservatifs !

N'oublie pas de ranger ta chambre

N'oublie pas, les cigarettes l'alcool et les drogues peuvent être dangereuses

N'oublie pas ton rendez-vous chez le coiffeur après les cours

N'oublie pas : tu as le droit d'avoir des rêves mais la vie est cruelle et te les brisera vite ("Regarde, ce que le monde à fait de moi.."). Donc n'oublie pas de ne pas avoir de rêves si tu ne veux pas souffrir

N'oublie pas d'être une fille sage


 

Mais surtout,

N'oublie pas. 

 

N'oublie pas d'être heureuse.

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Je voulais vous parler de l'amour

Je voulais vous parler de l'amour. Vous parler d'amour. D'amours. De l'amour sous toutes ses formes, des amours de toutes sortes. J'y pense depuis quelques semaines. Il serait bien présomptueux de ma part de dire que je saurai en parler, en écrire, mais essayer, ça oui, je peux essayer. Celui qui affirme avoir tout compris de l'amour, en avoir tout vécu, tout éprouvé est un menteur. Un prétentieux. Car je crois qu'une vie toute entière ne suffit pas pour décortiquer ce sentiment complexe, immense, le plus intriguant de tous qu'est l'amour.

Je voulais écrire ce texte-là hier, car c'est hier que cela faisait huit mois tout pile que nous marchons main dans la main. Mais les aléas de la vie ont fait qu'hier, je n'étais pas en mesure d'écrire. Mon cerveau fonctionnait au ralenti suite à l'anesthésie générale, à la morphine et aux antidouleurs, et même si j'ai beaucoup pensé à ce texte, c'était au-delà de mes forces de le rédiger. Chaque respiration me faisait mal. Pour en revenir à lui, à toi, je pense que notre amour est exactement symbolisé par le chiffre 8, ce nombre de mois passés ensemble. Nous sommes chacun une partie de cet infini renversé, je te laisse celui du bas car tu as un an et un mois de plus que moi et que, de fait, je te laisse le plus grands des deux ronds. Je suis donc le petit cercle posé contre toi, au-dessus. Nous sommes si différents. Je te laisse celui du bas, aussi, car tu es aussi terrien que je suis lunaire. Tes pieds sur terre contrebalancent avec ma tête dans les nuages et mon désir d'une Vie meilleure, poussé à l'extrême et qui m'empêche de vivre cette vie-là. Nous sommes un 8, donc, chacun un cercle collés l'un à l'autre. Et c'est ce point où nos deux cercles s'unissent qui est important : le ciment entre toi et moi, c'est l'amour que l'on se porte. Malgré nos différences, le point d'union est là. Malgré que nos idées et nos visions de la vies soient parfois contradictoires et tracent deux ronds bien distincts, c'est la volonté d'être ensemble qui les joint. Peut-être l'essentiel est il ici, en ce point minuscule qui fait de deux êtres distincts un nous

 

Il est si difficile de dire l'amour. On le ressent, on en vibre, on croit en mourir quelquefois mais on trouve rarement les mots justes pour en parler. Les mots s'échappent, l'amour est volatile. En amour plus que dans tout autre domaine, personne ne peut dire parfaitement. Car l'amour est invisible, inévitable, imprévisible, il est au-dessus de tout et l'on passe parfois sa vie à vouloir le comprendre sans jamais y parvenir. Nous avons tous besoin d'aimer et d'être aimée, au même titre que nous avons besoin de boire ou de manger. L'amour est un besoin primaire que certains contrôlent plus que d'autres, par par d'être laissé, car aimer en entier, c'est prendre le risque de se laisser détruire lorsque l'autre part. Mais on aime, toujours, d'une manière ou d'une autre, sinon nous ne serions pas en vie. Car c'est l'amour, aussi fragile soit-il, qui donne du sens à notre existence.

 

Je prends peu à peu conscience de ma quête d'amour. Incessante. Irrassasiable. Car je voudrais que l'on aime que moi et que l'on m'aime en entier, sans conditions. Que tout l'amour que la personne porte en elle ne soit dédiée qu'à moi -aussi égoïste cela puisse-t-il paraître-, et je sais désormais que c'est impossible. Que cette quête est vaine et qu'il me faut, peu à peu, renoncer à cette recherche du tout premier objet d'amour, de la fusion primaire, renoncer au sentiment d'être comblée et complétée l'Autre. Et trouver une autre manière d'exister. Par moi-même. Car on ne retrouve jamais le paradis originel. Même en s'en rendant malade, l'amour fusionnel ne revient pas. 

 

L'amour est dangereux. En amour, on ne peux s'empêcher de prendre des risques. J'ai parfois peur d'y laisser ma peau. Je suis allée voir cette pièce de théâtre, dimanche soir, avec Maëla : Can't help falling in love : on ne peut pas s'empêcher de tomber amoureux. Il s'agissait d'un montage de textes de Fabrice Melquiot, auteur que je ne connaissais pas. La pièce parlait d'amour, évidemment. De ce sentiment étrange qu'est l'amour. La langue française est riche et pourtant elle ne nous propose qu'un seul mot pour dire que l'on aime, même lorsqu'il s'agit de choses radicalement différentes? On aime : un homme, son enfant, son chat, les glaces, les caresses, le parfum de la fleur d'oranger, les clichés en noir et blanc... V. ne me comprenais pas l'autre jour lorsque je lui disais : "Je ne peux dire j'aime plus ou j'aime moins, ce n'est pas le même amour." L'amour est un sentiment mystérieux dans cette multiplicité de facettes qu'il nous offre. Il existe de façons d'aimer autant que de liens entre les gens, et plus encore. Plus encore, car nous aimons des idées, des valeurs, des animaux, des objets. Pour en revenir à la pièce de théâtre, elle évoquait les différentes formes que l'amour peut prendre. Du pouvoir qu'il a sur nos êtres, du fait qu'il est le pilier même de la Vie. De la douleur, trace indélébile qu'il laisse en nous quittant. De la folie. Et la pièce était absurde, complètement décalée, nous passions du rire aux presque larmes en un instant, des premiers émois à la séparation, au trou béant laissé par l'amour lorsqu'il n'est plus partagé. Mais c'est l'amour qui veut cela, ce décalage, cette absurdité, ce ballet tantôt plus joyeux que tout le reste et tantôt triste à mourir. Mourir d'amour. Renaître grâce à l'amour. Vivre. Ressentir. Et tomber. Amoureux. Contre son gré. J'ai couru à la bibliothèque : Exeat Je rien Te deum de Fabrice Melquiot sera ma prochaine lecture.

 

Sa voix est forte, posée.

Tu crois en l'amour ?

Il n'y a que le silence pour lui répondre.

 

"J'ai le sourire qui penche. Et personne ne fait rien, alors que même la tour de Pise on essaie de la redresser."

"Je rafistole mes peines avec des petits bouts de ficelles."

 

Ces deux phrases me restent en mémoire. Elles tournent et retournent, encore et encore. Sans fin.

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Respire

C'est étrange comme, à chaque fois, le scénario se rejoue. Dès que j'arrive à la gare, les mots affluent. Un flot incontrôlable, vite il me faut noter pour ne rien perdre, les odeurs, les images, le froid et les souvenirs. Alors que des nuits entières j'ai cherché à sortir du silence et que tout sonnait creux. À peine écrits j’effaçais déjà les quelques mots griffonnés du bout des doigts. Aujourd'hui j'écris : je respire enfin. Car dans mon cœur, l'écriture est la vie. 


***

Je marche vers vous. C'est tout ce qui m'importe. Même si, bien sûr et je vous le dirai plus tard, plusieurs milliards de nœuds ont pris possession de mon esprit et l'ont embrouillé, je marche vers vous et c'est tout ce qui compte. Les graviers ont presque disparus : je vole vers vous.


***

Je l'emmène partout. Mon petit carnet beige à fleurs. Il est doux. J'ai honte de mon écriture imparfaite au-dedans. Je dépasse la honte. Le stylo tiré du sac m'encourage, il me chuchote d'y déposer mes mots. J'écris. Toutes ces choses qui me hantent, me dévorent,  me reviennent. Tous ces souvenirs qui font que je suis celle que je suis et qui menace mon équilibre précaire. Assise sur les marches du perron, l'air est glacé et mon corps n'arrive pas à se réchauffer depuis le train, je prend le stylo et mon carnet à fleurs et je me souviens


***

Je vois cette personne sortir du bâtiment et tout me revient soudain. Cet espace-temps comme différent de celui du dehors : dès lors que l'on franchit le seuil du service -c'est comme ça qu'on dit en médecine, un service ou une unité selon les soignants-, le temps semble s'arrêter. Un espace-temps différent de celui dans lequel évoluent les autres, les vivants, ceux qui respirent, ceux qui tiennent debout. Nous sommes ceux dont on ne parle pas ou si peu, ceux sur lesquels on se tait alors qu'il y aurait tant à dire pour démêler les nœuds, comprendre la chute et les brèches sous-jacentes. Mais les autres se taisent car ce pourrait devenir de leur faute, ce drame. J'avais oublié, ou presque. Je ne suis plus vraiment de ceux-là, et pourtant. Et pourtant. C'était quelque part dans ma mémoire, ces journées d'attente étaient rangées dans je ne sais quel tiroir, ces journées si longues, rythmées par les repas et les petites pilules multicolores à avaler avec un grand verre d'eau. L'attente de la nuit pour enfin se voir accorder quelques heures loin de soi. Seule échappatoire face à cet enfer qu'est devenue notre existence. Comme si la Vie se résumait à ça, à cette routine quotidienne qui permet pourtant, pour un temps, de garder les morceaux ensemble, même s'ils ne tiennent pas et que c'est un leurre, on serre fort et méticuleusement pour former un tout, bien rapproché, pour éviter le pire. L'attente. Que quelque chose bouge. À croire que ça durera éternellement. Cette semi-mort. Cette respiration saccadée. Les entretiens médicaux qui sont là pour essayer de comprendre. De nous faire comprendre. De réparer, peut-être. Mais on ne répare jamais rien, je le sais désormais, on doit faire au mieux avec les morceaux de nous qui sont brisés. Reconstruire différemment, car la Vie laisse des traces. La douleur aussi. Il faudrait accepter qu'on ne gagne pas à tous les coups. 


***

Je marche. De vous, je m'éloigne. Je rentre chez moi. Mais je ne suis de nulle part. Plus maintenant. Plus depuis que je ne suis plus une enfant. J'ai la tête ailleurs et le cœur lourd. Le manque de vous, déjà. La peur de la perte, point lancinant près du plexus. Tout ce que j'aurais voulu dire. Encore. J'ai peur. Et mal. Et froid jusque dans les os. Et pourtant, je sais que vous veillez.  


***

Aujourd'hui, plus que jamais, je suis persuadée d'une chose : la vie est une question de rencontres

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A l'ombre des Lumières

Minuscule, là, dans la nuit noire, petite abeille au milieu d'une ruche, je ne me suis dit qu'une seule chose. Bon, je vous l'avoue, une chose parmi mille autres, mais ces neuf cent quatre-vingt-dix-neuf là n'ont pas vraiment d'importance. J'étais dans la foule et soudain je n'étais plus simplement un élément de ce tout, une personne distincte des autres, j'étais la foule. Je l'incarnais. Ce "nous", lot de personnes distinctes et si différentes et de tous horizons, était devenu un "je", une seule et même personne devant ma beauté du spectacle. Un collectif. Et là, au beau milieu de la place, pendant que mes pieds faisaient "shplock shplock" et nageaient dans mes baskets en toile comme dans une mare, que mes cheveux me collaient au front sous la pluie qui s'intensifiait, ma main de pingouin en gant de laine rose serrant ses doigts, je ne me suis dit qu'une chose. Une chose minuscule mais une chose essentielle. Je me suis dit que la seule sensation positive qui me restait, celle qu'il fallait absolument que je conserve contre vents et marées, envers et contre tout, au péril de ma vie même, c'était celle-ci : ma capacité d'émerveillement. Cette faculté-là, à nourrir, à entretenir, à cultiver comme une plante rare. Cette chance. Car tous autour de moi, mon amoureux, ma sœur et le sien, semblaient l'avoir perdu. Je l'ai vu dans leurs yeux et je me suis sentie profondément triste pour eux, car le spectacle était magique au travers de mes yeux d’enfant. Je me serais cru petit personnage dans un conte de fée au milieu d'une forêt enchantée. Je volais. Je nageais. J'étais à nouveau la petite fille que je n'ai jamais cessé d'être. J'ai tout aimé : les baleines volantes au parc de la Tête d'Or, la forêt lumineuse aux couleurs couleurs chaudes et enveloppantes, la petite danseuse des Terreaux et les personnages de tableaux qui s'échappaient de leurs cadres pour nous offrir un ballet joyeux aux couleurs vives, les petits Annoukis rigolos de l'Opéra, la veilleuse géante place des Jacobins qui mettait à l'honneur la petite enfance et m'a replongé dans le monde merveilleux des doudous, et le Petit Prince de la place Bellecour. Et entre nous, j'avais quelques paillettes dans les yeux, résidus de rêves d'enfants envolés. Mais chut, c'est un secret. 

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L'oiseau

A l'arrêt de tramway, tout près de chez moi, gisait un pigeon mort. Je l'ai vu en allant faire mes courses. Le cadavre de l'oiseau sur le goudron froid. J'ai détourné le regard. Je me suis dit qu'il avait du ne pas voir la vitre de l'abri pour s'asseoir et foncer dedans en plein vol. Trop vite. Une fois de trop. Qui lui avait coûté la vie. Je me suis demandée si, à force de me prendre des vitres en pleine figure, je pourrais un jour rester sur le carreau moi aussi. Ventre à terre. Vidée du moindre souffle de vie et à la vue de tous les passants qui feraient mine de ne rien voir. Deux amoureux se tiendraient par la main en bavardant, une étudiante plongerait son regard au hasard sur une page du livre sorti de son sac, un jeune les yeux fermés terminerait sa nuit, une mère inquiète cacherait les yeux de ses enfants. Et moi, là, je serais allongée sur le bitume. Raide morte. A cause d'une vitre. D'une fois de trop.

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Imaginons un Sispyhe heureux.

La photographie n'est pas de moi mais de Julie, l'une des deux soeurs d'Happy Sisyphe.
La photographie n'est pas de moi mais de Julie, l'une des deux soeurs d'Happy Sisyphe.

Il était encore tôt lorsque je suis rentrée, les pieds glacés, les lèvres bleuies et les poings serrés. Il était encore tôt et déjà la fatigue s'était abattue sur moi, pour dire vrai depuis le matin elle ne m'avait pas quittée. A m'en faire mal au corps. Ce fut une belle soirée, pourtant. Quelques heures d'évasion qui sont si rares. J'avais mis deux écharpes, des collants sous mon jean noir et une barrette dans mes cheveux. Le marché de Noël était féerique. Des jouets en bois, les senteurs chaudes et sucrées qui s'échappaient des stands de thé, des bijoux originaux et colorés, et ces abat-jours en forme d'étoiles que je vois chaque année et qui me font rêver. L'odeur du pain d'épices, la praline sous toutes ses formes, les "têtes de nègres", des bonbons de toutes les couleurs. Des berlingots et des sucettes, des roudoudous comme dans Mistral Gagnant. On est ensuite allée faire un petit tour à la boutique-salon de thé Happy Sisyphe qui fêtait ses deux ans aujourd'hui. Pour l'occasion, on a eu droit à une session acoustique de la chanteuse Dear Pola, et les mélodies étaient douces et sa voix cristalline. Et c'était beau, vraiment : ces ballons qui semblaient être accrochés au plafond comme par magie, les guirlandes lumineuses et la lumière tamisée, et cette musique. Un pur moment de délicatesse. Il était encore tôt lorsque je suis rentrée, les pieds glacés, les lèvres bleuies et les poings serrés. Il était encore tôt et déjà la fatigue s'était abattue sur moi, pour dire vrai depuis le matin elle ne m'avait pas quittée. A m'en faire mal au corps. Ce fut une belle soirée, pourtant. Vraiment belle, et comme la fatigue vient à bout de mon corps douloureux, le sommeil me chuchote de me laisser aller et m'oblige à m'arrêter ici pour ce soir. Mais lorsque l'on part, n'est-ce pas uniquement pour mieux revenir ?


 

"Sisyphe fut condamné par les dieux grecs à pousser éternellement un rocher jusqu’au sommet d’une montagne. N’atteignant jamais son but et ne pouvant y renoncer, il incarne l’absurdité de la vie. Pourtant pour l’optimiste Albert Camus, « il faut imaginer Sisyphe heureux ». Sisyphe est peut-être prisonnier d’une routine absurde, mais son rocher lui appartient. La tâche est peut-être dure, mais elle est aussi joyeuse. Il n’atteint peut-être jamais son but, mais le seul fait d’aspirer au sommet suffit à son bonheur et sa lucidité le libère.

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Grondement

Elle dit "La loi est faite pour cela." -Vous savez, il y a la loi et il y a les rapports humains. Et les rapports humains sont bien plus compliqués que ce qui est écrit sur le papier.

C'est comme si elle ne saisissait pas mes paroles. Ne m'écoutait pas. 

- Oui, mais la loi (...)Je ne l'entends plus. La loi, la loi, je sais. Ce qu'elle ne semble pas comprendre, c'est qu'il s'agit de mon père, de l'existence ou de la disparition du lien avec lui, aussi imparfait soit-il. Elle ne conçoit pas cela, et ça me met en colère. La vie est plus compliqué que les lois. Ça se saurait, s'il suffisait de suivre à la lettre ce qui est écrit. Alors je reste silencieuse. Trente minutes sans paroles, c'est long. Mais je lui en veux. Je ne sais pas le dire, je ne sais pas crier ou m'énerver, mais je sais me taire. Et tout retourner contre moi. Car cette colère que je ressens contre elle me revient en pleine figure car je ne sais pas la dire. Je dessine dans l'air le symbole infini avec mon index. En tout petit et en boucle. L'infini de l'infini. Pendant tout ce temps de non-dire, je me demande à quoi elle pense. À son dîner de ce soir, peut-être, à son emploi du temps du lendemain, à la dernière dispute avec son mari, à la lessive qu'elle n'a pas eu le temps d'étendre avant de partir ce matin, au goûter de son fils qu'elle devra glisser dans son cartable en rentrant. Elle pense à tout, sans doute, sauf à moi. Je compte le nombre de livres sur son étagère, quinze d'un côté et dix-sept de l'autre. Je recompte, pour être sûre de ces numéros sans importance. Mes yeux me brûlent, le sommeil en retard, la fatigue aux abois. Je pense à ma famille. À maman. À Mme M. À la petite Ambrine qu'il faudra que j'observe demain, aux mobiles - des nuages en coton- que j'ai fabriqués aujourd'hui avec les enfants et dont je ne suis pas entièrement satisfaites. Je pense aux erreurs faites et à celles à venir. Aux douleurs qu'il faudra surmonter. Aux peines à endurer. Je pense à mon père. La colère fait de mon cœur un petit volcan, je pense aux gens auxquels je tiens. Mais ça ne suffit pas. Le volcan continue de gronder. Ce moment de solitude me bouleverse. J'avais oublié, qu'il ne faut pas s'attendre à de la tendresse ou même à de la compassion, qu'un patient reste un patient et que la distance avec l'Autre est immense. Qu'elle n'est pas là pour s'occuper de moi. Pour être gentille. Qu'avec elle, je reste seule au monde. Je ne m'y fais toujours pas.

 

Et cette phrase, qui tourne sans fin dans ma tête : "Vous pensez arrêter quand?". Car elle, il lui importe peu, je ne suis qu'une question de planning.

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"Pain needs to be felt."

 

Je vous écris bientôt, c'est une promesse. J'en fais rarement, mais je m'applique à tenir celles que je chuchote. Les mots se bousculent dans mon esprit, c'est trop de tout, c'est trop tout court, et tout est dit. Je suis si loin ces derniers temps, ma vie est une chimère, elle ne m'appartient plus. J'ai peur que cette lutte soit vaine. Je ne sais pas si les gens tout autour de moi, qui courent lorsque je marche au ralenti, m'entende crier. Peut-être que je crie dans le vide. Peut-être que je ne crie qu'au-dedans. Peut-être que le grondement reste tapi à l’intérieur, silencieux au-dehors. Ce sourire qui me demande tant d'efforts. Je nage à contre-courant et je déploie tant d'énergie pour cela qu'il en reste bien peu pour tout le reste. 

La guerre qui, au-dedans, fait rage.

 

Je pense à Juliette. J'ai déjà regardé plusieurs fois aujourd'hui les clichés de son endroit-refuge, celui qu’elle fait revivre en images pour respirer à nouveau lorsque l'esprit manque d'air. Je regarde les photographies et je serre les poings. Tenir.

 

La tempête gronde. Je découpe des flocons de neige dans du papier blanc pour que les enfants y peignent des paillettes. Racontez-moi des histoires de ciel. Parlez-moi des nuages. Ne me laissez pas tomber. Au bord du gouffre, le moindre souffle peut m’emporter. Racontez-moi la Vie. Je veux imaginer. Ne me laissez pas me perdre.

 

Serrez-moi fort.

 

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Les déferlantes

Il y a la mer du derrière de mes yeux qui déborde.  

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Cut the rope and let me down

Il y a cette phrase, que tous les parents répètent à leurs enfants lorsqu'ils sont arrivés à l'âge des responsabilités : Lorsque tu traverses la route, regarde à droite et à gauche. Sois prudent. Depuis quelques jours, je ne regarde plus. Ni à droite ni à gauche. Seulement mes pieds. Le bitume. Et je m'en remets au destin. Que la mort me prenne ou qu'elle me rende à la vie, mais il faut qu'il se passe quelque chose. Je suis sur un fil depuis si longtemps et j'arrive au bout, et dans cette impasse il va falloir que je tombe de l'un des deux côtés. Il ne peut pas en être autrement. Je ne veux plus de cette vie de là. Je ne suis plus assez forte pour continuer. Pardon, pardon, pardon. Pardon.

 

Ce soir, j'enfonce ma tête dans un oreiller pour hurler. De rage. De désespoir. De douleur. Et de tant d'autres choses que je ne sais pas nommer. Je mords le tissu jusqu'à en avoir mal aux dents. Et je me surprends à prier un Dieu auquel je ne crois pas. Je pleure une nouvelle mer. Il y a si longtemps que tous ces cachets que je prends empêche la douleur de sortir et l'oblige à me grignoter de l’intérieur. J'y laisse ma peau. 

Mais ce soir, je pleure. Enfin. De gros sanglots que je ne peux réprimer et qui me brûlent la gorge.

J'y laisse ma peau. 

 

Pour ce qu'il en reste.

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Pensée

L'air est sec et glacial. 
Le soleil brille.

Un temps d'hiver comme je les aime. 

 

 

Je ne caresse plus l'espoir, c'est terminé. C’est lui désormais qui m'étreint de toute sa douceur, navré de m'avoir quitté.  

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Il est de certaines guerres qui ne finissent jamais.

Il pleut sans interruption depuis deux jours désormais. Si l'on accumule toute l'eau déversée sur les contrées où l'orage gronde,  imaginez-vous le nombre de gouttes d'eau que cela représente? C'est incalculable et pourtant, ce doit être un nombre gigantesque.  

Combien faut-il de larmes pour se noyer? Dois-je pleurer encore longtemps?

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Celle que je suis

Je sais bien, que je ne dis pas ce qu'il faudrait dire pour guérir. Je me contente de vous exposer chaque semaine mes pensées les plus présentables, celles qui ne heurtent pas, ne choquent personne, celles qui collent parfaitement à l'image de la petite fille sage que l'on m'a toujours appris à être. Je sais bien, pourtant, que celles qui importent sont toutes ces pensées que je censure. Mais la honte, lorsque je m'imagine vous dire tout cela, impose le silence. Toutes ces pensées que je tais. Si je vous disais tout, je ne serai alors plus la "patiente parfaite" telle que je l'imagine, celle qui subit son état sans être pour rien dans le malheur qui s'abat sur elle. Il y a toutes ces choses, en moi : il y a celle que je cache, celle que je vous présente, il y a celle que vous pensez que je suis et celle que je suis vraiment, avec ma part d'ombre et de pensées honteuses que je réprime. Il y a la douceur et l'intelligence mais il y a, aussi, bien des défauts. De la colère et du dégoût qui ne franchissent jamais le seuil de mes lèvres mais qui, au-dedans, bouillonnent parfois. Je ne suis pas parfaite, parfaitement lisse comme je tente souvent de le faire croire. Le sourire aux lèvres. A laisser glisser. Cette capacité d'être forte et détachée au-dehors qui, à l’intérieur, se retourne contre moi. Ces faux-semblants. Je ne suis pas forte, non. Et porter un masque en permanence m'épuise et me perds. A tel point que je ne suis plus vraiment qui je suis et cette perte d'identité me pousse à me détruire. Je ne suis pas que tolérance et gentillesse. Parfois, j'ai envie de hurler. Contre la Vie, contre le monde tout entier. Contre les gens qui ne me comprennent pas. Contre ceux qui ne me voient pas telle que je suis (ou telle que je voudrais être, allez savoir). Mais si moi-même je ne le sais plus, comment le pourraient-ils ? Comment leur en vouloir ?

Ce silence entre nous

Il y a des remarques qui, à l'instant même où elles sont prononcées, font l'effet d'une bombe, d'une explosion dans le corps du destinataire. De toutes petites phrases sans aucune importance pour celui qui les prononcent, et qui sont d'une violence inouïe pour celui qui les reçoit. J'ai pris de plein fouet l'une de celle-là, de ces minuscules mots qui détruisent. J'ai souri. Le repas s'est terminé et je suis restée silencieuse, l'air de rien. Qu'aurais-je pu faire d'autre ? C’était sourire ou pleurer. Ou te cracher toute cette colère au visage en même temps que cette première bouchée de dessert. J'ai fait le choix du sourire et j'ai avalé de travers, le dessert et la colère sont restées coincés dans ma gorge. J'ai choisi la raison, peut-être, ou la lâcheté. Je n'ai toujours pas de poids contre toi. Ma parole n'en est pas une. Mais quand même Papa, mince. C'est comme proposer un verre de vin à un alcoolique, défier un paraplégique de faire un cent mètre ou faire une remarque à un drogué sur les traces bleues sur le revers de ses bras. C'est pareil, mais si je te le disais tu ne me croirais pas. Alors je préfère ne rien dire, et puis, à quoi bon ? J'ai essayé tant de fois de t'expliquer cette douleur-là sans que tu ne parviennes à l'entendre. Le tonnerre qui gronde à l’intérieur. Cette inadéquation-là avec ma vie, avec mes émotions. Cette nourriture qui, comme la vie, ne passe pas. Et ce déni qui dort en toi, si j'ai appris à vivre avec, ne cesse de me revenir en plein visage lorsque je te parle. Toi qui si sais bien entendre seulement ce qui te plaît. Je ne t'en veux pas, non, c'est de la peine que je ressens. Je suis tellement déçue de tout ce silence entre toi et moi.

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La vie à combler

C'est le grand ménage, d'automne, dira-t-on. Dans le cœur, l'hiver a pris toute la place depuis longtemps déjà. Tous ses vêtements sont éparpillés sur son matelas dont la literie sèche, l'odeur de lessive est saisissante lorsqu'on pénètre dans la pièce, presque trop forte, mais ça sent le propre et c'est c'est qu'elle voulait. Dans un sac s'entassent les vêtements qu'elle n'utilise plus et envisage de donner, le choix a été dur avant de se séparer de ces morceaux de tissus et de ce dont ils se souviennent, de tous ces instants de vie qui lui reviennent en mémoire et dont elle doit, d'une certaine manière, faire le deuil. Elle a rangé ce placard de l'entrée qui n'a pas vraiment de fonction sinon que d'accueillir tout ce qu'elle lui jette, remis ses vestes et manteaux sur des cintres, entassé des dizaines de sacs plastiques dont elle ne se sers pas, chaque fois elle oublie d'en prendre et en achète de nouveaux, chaque fois elle entasse. Son travail n'avance pas, la douleur martèle dans le haut de son dos, elle lutte. Elle ferme les yeux en humant l'odeur qui se dégage de la tasse de thé brûlante posée près d'elle. Camomille, vanille, fleur d'oranger. L'estomac gronde pendant qu'elle s'enivre de cette senteur de petite fille. Elle se perd quelques secondes dans la forêt de ses souvenirs d'enfance mais le cœur s'emballe alors elle brise le verre. Elle fait des listes, plusieurs pour chaque jour, pour tout ce qu'elle doit faire. Elle feuillette le dernier catalogue d'Ikéa et s'imagine un petit chez-elle près de l'océan, un salon rempli de toutes sortes de plantes, de milliards de livres un peu partout, des petites cachettes (rien qu'à elle). Elle voit déjà la chaise en rotin, le canapé, le fauteuil où elle lira des heures durant. Elle imagine. Son bureau d'écrivain, un peu ancien, dans un coin de la pièce, éclairé par une petite lampe. Elle voit la couverture la plus douce et chaude possible posé sur le canapé. Son lit, son nid, où le visage se perd dans la multitude d'oreillers et où le corps semble disparaître. Elle imagine. Un piano, elle apprendra à en jouer. Des bougies, de l'encens. Un monde de douceurs propice aux rêveries. Rien d'autre. Absolument rien.

 

Maintenant, elle attend. Elle attend quoi, me demanderez-vous, et je ne saurais que vous répondre. Car elle même ne le sait plus. Il faut attendre que ça passe, elle le sait. Ce qu'elle ne sait pas, c'est si ça va finir par se taire. Elle a rempli sa journée de tout un tas de petites choses, une journée presque normale, se dit-elle, mais elle n'en est pas sûre. La normalité, elle ne sait plus. Elle avait rendez-vous ce matin avec un spécialiste pour sa gorge qui laisse passer si peu d'air, il avait du retard et elle a attendu, patiemment, en pensant à après. En début d'après-midi, elle a travaillé un peu -mais pas suffisamment- et sur le chemin de la bibliothèque s'est arrêtée embrasser son amoureux, a emprunté des livres et est rentrée. A continué à réfléchir à tous ces petits cadeaux de Noël qu'elle prépare. Lu quelques pages du livre de Camille Laurens qu'elle vient de commencer. Ecouté Buridane qui chante en boucle depuis quelques jours. Elle a rangé et passé le balai. Maintenant, elle attend. Avec le soir qui tombe, elle se demande si le minuscule grondement qu'elle sent au creux de sa poitrine ne va pas enfler jusqu'à l'explosion. Et ça la terrifie. Ce débordement de soi. Une pulsion de vie qui ressemble à la mort.

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Hiver

C’est avant tout une question de lumière. Cette clarté caractéristique des jours de neige qui enveloppe les contrées recouvertes de blanc. Ce blanc presque aveuglant qui épouse le monde tout entier et sa lumière, qui ouvre le champ des possibles, laisse place à l’espérance et nous offre une part de ciel. Et puis le froid. D’une année à l’autre, j’oublie. Ou peut-être que je ne veux pas me souvenir, je ne sais pas. De ce froid-là, celui du dehors qui se rajoute à celui du dedans. Qui s’immisce insidieusement en moi, d’abord. Les mains, toujours. Et d’un coup, le corps tout entier. Rien ni fait : ni les épaisseurs de vêtements qui pèsent sur mon corps déjà lourd, ni l’eau brûlante, ni le chauffage, ni les couvertures. Mon corps est glacé car le froid a pris possession de chacune de mes veines. 

Je me demande comme c’était, le jour le plus froid du monde.

 

 

Aujourd’hui était le premier jour de l’hiver à venir.

 

 

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Elle portait des chaussettes en laine avec des pompons roses

Aujourd'hui, je raconte. Le manque qui perfore le coeur certains jours lorsque j'y repense. Un an et demi de mon existence. Si peu et déjà loin. Et pourtant. Tout me ramène à cette periode-là, chaque chose de ma vie de maintenant, aussi infime et insignifiante puisse-t-elle paraître, aussi minuscule, chacun de mes faits et gestes, chacune de mes réactions. Chaque marche gravie, chaque manque, chaque douleur est comparée à ce que j'ai vécu là-bas. Tout : les personnes croisées, les parfums dans la rue, les livres lus, les chansons. Aujourd'hui, je raconte. Je raconte la clinique, ce que j'y ai vécu, les souvenirs qu'il m'en reste. Je ne lui parle pas -pas encore- du fait que ma vie d'aujourd'hui est entièrement conditionnée par celle d'hier, que je ne vis que dans le passé. Mais tout de même, et c'est un premier pas je crois, pour la toute première fois je lui raconte. Cette protection, ce filtre face au monde extérieur, ce cadre. Les repères qui désormais me manquent. Là bas, je n'étais jamais seule. Là bas, on prenait soin de moi. Les cris et les pleurs qui n'étaient pas toujours compris mais qui étaient entendus. Les discussions en tailleur dans les escaliers, l'horaire des médicaments. Les balades en chaussons dans les couloirs. La tournée des veilleurs du soir. Les discussions qui s'éternisent dans le parc à la lumière des lampadaires. Le petit-déjeuner pris tôt le matin avant de partir au centre aéré. La musique à tue-tête et la fenêtre ouverte les jours de soleil, les jours de sourire. Ils étaient rares mais ils existaient, les jours de sourires. Les réunions soignants/soignés. Le self et les repas aux discussions interminables, minables parfois, et les fou-rires, les carrés de poisson blancs et les yaourts natures, le tout bien structuré, rassurant. Les courses poursuites dans les escaliers. Le photolanguage. Les petits matins où je rejoignais No à pas de chat pour me glisser dans son lit. Les réunions cafés. Les pauses thés. Les petits-dejeuners pris avec Amandine devant les dessins animés. Les citations que j'inscrivais au feutre Véléda sur la fenêtre de la porte de ma chambre. Les pique-niques au parc Paul Mistral où nous imaginions le monde, en plus beau. Mes chaussettes en laines qui dépassaient de mes converses noires. Tous ces magazines que nous découpions pour faire des collages. Les sorties shopping avec mes deux parents, leur désir immense de me faire plaisir. La première autorisation de sortie après des semaines d'enfermement, la promenade avec No, la neige et les yeux qui pétillent. Et.

Là-bas, j'étais quelqu'un.

Je lui raconte. Ceux qui me manquent. J'ajoute : cela peut paraître étrange, mais ce n'est pas le vide le plus grand qui me fait le plus mal. Car le vide le plus grand ne l'est pas tout à fait, vide. La personne la plus importante est encore là. J'énumère. Marie, cette force qu'elle avait de toujours croire en moi. Daniela, son rire et les parties de Uno. Les infirmiers de nuits, qui étaient moins au courant de nos désastreuses trajectoires de vie et qui n'ont connu de moi pendant plusieurs mois que mon accaparant sommeil. Ces mêmes infirmiers qui, plus tard, m'ont fait rire et offert tant de bienveillance face aux envahissants et trop nombreux cauchemars. Allison, sa présence rassurante et ses paroles réconfortantes, sa douceur. Mme F pour qui j'ai toujours une grande affection malgré qu'elle ne m'ai pas toujours comprise : je garde d'elle son désir de bien faire et de m'aider. Je parle d'Orphée. De ce silence qui me hante depuis un an et demi. De cette tendresse que j'ai pour elle alors qu'on se connaît si peu.  J'aurais pu parler de ceux qui sont toujours là ou ne le sont plus, de ces liens qui restent les plus forts, inoubliables, et devant lesquels je pleure parfois. Clémence, Amandine, No, Camille, Violette, Coralie, Darshan, Lisa, Amandine, Coralie, Marion, Dellel. Ce qui me manque. Cette facilité à entrer en lien. Il y avait, je ne sais pas, une sorte de reconnaissance entre toutes ces âmes à la dérive que nous étions, et ces sourires tristes qui voulaient tout dire. Ces mains tendues. Ce pardon qu'on m'accordait à être hors de la vie, à ne rien construire, à ne pas réussir à faire. Ce pardon qu'on m'octroyait à ne pas faire partie de ma propre vie, à ne pas pouvoir y être, ne pas vouloir peut-être aussi. Cet espace hors du temps que rien ne m'obliger à assumer, sinon à tenter de prendre soin de moi. Cette non-vie que l'on m'accordait.

 

Et puis, j'ai compris que ce cocon ne m'accueillerait pas éternellement.

On ne pouvait pas me protéger de tout.

 

Je lui dis : "Je suis nostalgique. Voilà. Cela ne semble peut-être pas avoir de sens pour vous, mais ça me manque. Et Noël qui approche, je veux dire, c'est une période qui rend ces choses-là encore plus douloureuses." J'ai serré mes mains l'une dans l'autre et j'ai baissé les yeux. C'était la petite fille qui venait de parler. D'avouer.

 

 

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Viens on joue à que je suis mort.

La lumière  bleutée qui traverse les volets. Les gyrophares. L'ambulance qui s'arrête juste devant mon immeuble, se gare. J'entends les pompiers frapper à l'une des portes du rez-de-chaussée. J'ai peur que la mort rode. 

 

De lui, je n'ai vu que ses chaussures. Des baskets noires qui dépassaient du drap qui recouvrait son corps. Son corps inerte sur le trottoir d'en face. Un matin de printemps. Je n'ai pas oublié. J'entends des passants discuter, l'homme a sauté du quatrième étage. Je lève les yeux : la fenêtre est encore ouverte. Pendant plusieurs semaines, elle le restera. Et à chaque fois que je passerai dans cette rue, j'aurai une pensée pour lui. Je changerai de trajectoire, souvent, un parcours un peu plus long, tant pis, pour que mes souvenirs ne se heurte pas à cet inconnu dont je n'ai connu que la mort. Je repense à ses chaussures. Avait-il prévu de les mettre pour ce dernier geste, ou était-il prêt à sortir lorsque la pulsion de mort l'a traversé ? Je crois que je mettrai des chaussures fermées, moi aussi. Je mettrai des tennis, paradoxalement, pour me sentir un peu protégée au moment de mourir. Protegée de quoi, allez savoir. Pas de la mort, non, mais par peur d'avoir mal.

 

Hier soir, pendant le cours de théâtre, on a joué à mourir. Un clin d'oeil des quatre infiltrés du groupe et hop, on doit compter jusqu'à quatre dans sa tête avant de s'effondrer.

Vous avez trente secondes pour mourir, a dit Grégoire. Il souriait.

On a joué à mourir, et c'était presque trop réaliste pour en rire. L'idée de mourir m'a terrifiée. J'ai demandé à Grégoire, doucement : Est-ce qu'on est obligée de mourir en trente secondes, ou...on peut être plus rapide ? Je l'avoue, j'avais peur. Cette confrontation à sa propre mort, même dans le jeu, ne semblait pas en être une. L'idée m'était sans doute trop proche et trop présente pour que cela ne reste qu'un jeu. Du faire semblantMes camarades se sont effondrés, les uns après les autres. Les tirs par balles, les asphyxies, la mort qui vient du dedans. L'agonie. 

Vous avez trente secondes pour mourir. 

Mon tour est arrivé. Je l'ai fait. Je suis morte. Je suis morte, et je n'avais plus peur. J'ai même, je crois, éprouvé un certain apaisement. J'ai compris maintenant pourquoi ce n'était pas si difficile. Après tout, à chaque seconde, je meurs un peu comme je respire.

 

J'ai neuf ans. C'est la première fois que la mort me fait face. Qu'elle me fait pleurer. Je ne sais pas vraiment pourquoi je pleure, d'ailleurs, peut-être pour faire comme les autres. Pour évacuer tout le chagrin qui est en moi, mais pas le chagrin de cette perte. Celui-ci ne viendra que bien plus tard. Dehors, il neige. Du blanc à perte de vue. Une lumière éblouissante lorsqu'on frappe à la porte. Ma mère vient nous chercher, ma sœur et moi, dans mon souvenir nous sommes encore en pyjama. C'est un matin enneigé. Ma mère nous dit de nous habiller, on va chez ma tante, vite, dépêchez-vous. Je me souviens que sa voix tremble. Il est arrivé quelque chose. Dans la voiture, ma mère pleure.

Qu'est-ce qu'il se passe Maman, qu'est-ce qu'il y a ? 

J'ai peur. Je sens ma poitrine qui se sert, je les connais ces moments de terreur.

Maman, c'est papa ? Il est arrivé quelque chose à papa ?

Mon père est en voyage d'affaires à Paris. 

Ce n'est pas mon père. C'est son frère. Son frère qui est mort.
Mon oncle. J'ai neuf ans. Il en avait cinquante deux. 

 

Il y a cette légende du poids de l'âme qui dit que nous perdons tous vingt et un grammes à l'instant précis de notre mort. Lorsque notre esprit quitte notre corps. Le poids de cinq pièces de monnaie, d'une barre de chocolat. Le poids d'un colibri. On dit que nous perdons tous vingt et un grammes en quittant la vie. Ou plutôt, que nous ne somme plus que vingt et un grammes. Le reste, le poids du corps, retourne à la terre. Alors on pèse peut-être vingt et grammes, et on s'envole. Elle ressemble peut-être à cela, la fin.

 

« D’une certaine façon, j’ai déjà traversé la mort. Cependant, il m’est difficile de dire si j’en ai encore peur. » Charles Juliet

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La mélodie des mots

Cet article, je le prépare depuis des semaines. Vingt-huit jours exactement. Depuis que j'ai reçu les derniers romans de Laurence Tardieu. Tout est parti de là : l'émotion immense, le désir d'écrire presque violent et des mots qui n'arrivent pas à s'écrire pourtant. Cet article, je le pense en permanence. Je me dis, il faut que je raconte ceci, je ne dois pas oublier cela, et je note un peu partout à longueur de journée, sur n'importe quel morceau de papier à portée de main, des idées en vrac qui ne parlent qu’à moi. Mais maintenant, j'ai tant à dire, tant de choses différentes, de pensées, d'émotions contradictoires que l'assemblage de ces notes bout à bout n'a plus aucun sens. Je dois retrouver le fil conducteur. 

 

Comment je vous l'écrivais, tout a commencé par la lecture des romans de Laurence Tardieu.  J'ai attendu ces livres comme d'autres attendraient un sauveur, persuadée qu'ils pourraient me maintenir la tête hors de l'eau pendant ces journées de déchéance, qu'ils pourraient être le mince fil qui parfois nous relie au monde des vivants. J'ai attendu, plusieurs jours, la commande a tardée et pendant ce temps je me perdais un peu plus chaque jour dans cette violence perpétrée contre moi-même. Et puis, je les ai tenus entre mes mains. Ses deux derniers romans. J'ai caressé les couvertures comme on prendrait soin d'un trésor, il était là, entre mes doigts maintenant, le mien, de trésor. J'ai commencé par lire L'écriture et la vie, je voulais faire les choses bien, dans l'ordre, je voulais comprendre le cheminement intérieur entre la nuit noire et la lumière, je voulais le décortiquer, l'analyser. Pour croire encore qu'un jour je pourrai la vivre, la renaissance. La lecture dans la chaleur de mes draps, l'air étouffant, des minutes qui n'appartiennent qu'à moi. Je ne suis plus là. Dans ce livre, elle parle d'elle, d'elle entièrement, entièrement d'elle pour la première fois. Ce "Je" qui l'est pleinement, et lorsqu’elle se parle à elle-même elle dit Laurence, Laurence tout-court, pas de Laurence Tardieu. Alors, dans ce livre, je fais connaissance avec Laurence. L'écriture et la vie. Elle aurait tout aussi bien pu, je crois, choisir comme titre L'écriture est la vie. Car c'est ainsi, et  à nos dépens parfois : c'est un peu comme ça que l'on respire. Le soir-même, il est déjà tard, je commence la lecture d'Une vie à soi, le roman de la renaissance. Je ne le lirai pas d'une traite comme le précèdent, non, je le découvrirai par bribes, par peur de terminer déjà ce roman qui est le dernier de Laurence Tardieu, d'être avide de ses mots, encore, encore. Au bout de quelques chapitres, ma curiosité l'emporte et je vais découvrir quelques photographies de celle qui a permis à Laurence Tardieu de retrouver le chemin qui mène à soi. Et je suis déçue. Parce que ces photographies me terrifient. Quelque chose de l'enfance remonte dans la gorge, c'est amer, j'arrête de regarder. 

L’émotion sans nul autre pareil. L’écriture et la vie, d’abord, les premiers mots, je suis à l’arrêt de tramway et j’ai froid soudain, mon corps tout entier est parsemé de minuscules frissons. La seconde fois, c’est lorsque j'entends la petite Carla chanter. Deux fois, à des instants très précis, je ressens de tout mon être que la beauté existe vraiment.

Ce matin, j’écrivais que ces dernières semaines, j'ai perdu pied. Voilà,  je le dis, c'est écrit et presque formel : j'ai perdu pied. En relisant ce soir les mots sur les livres de Laurence Tardieu que j’ai écrit il y a presque un mois déjà, je réalise que ma falaise était déjà en train de s’effriter, insidieusement. Je me débats (sans le savoir, maman, tu avais trouvé ce soir-là dans le message que tu m'as laissé le mot exact : se débattre) dans un monde où plus rien n'a de sens et où le moindre mouvement n'est que douleur.
Il y a eu le retour à l'école, le visage dévasté par les larmes, terrain ravagé au milieu de visages souriants qui se souviennent encore du soleil des vacances. Le sol se dérobe sous mes pieds. Ma vie s'effrite, jour après jour, miette après miette. Les retours de classe désastreux où je voudrais oublier. Ces soirs qui ne demandent qu'à se délester de ce trop-plein de savoirs lus en si peu de temps, tout se brouille dans mon esprit, j'ai mille problématique sans pour autant savoir où je veux en venir. Ce trop-plein de pression qui déborde, tous ces choix que je ne peux justifier que par le coeur. Ces soirs qui me demandent d'abandonner pour être enfin libérée de toutes ces obligations.

Il y a eu, aussi, les premiers jours de ma vingt-deuxième année ici.  On est le 14 Septembre. Quand j'ouvre les yeux, j'ai oublié.  La nuit semble avoir été un long coma duquel je m'extirpe difficilement. Les yeux encore ensommeillés, je quitte le lit où mon amoureux dort encore. Ma sœur m'a appelé dans la nuit. L'espace de quelques secondes,  j'ai le cœur qui panique. Je me dis, Il est arrivé quelque chose. Et puis la mémoire me revient. Aujourd'hui, c'est mon anniversaire. J'ai décidé d'arrêter de compter les années. Grandir me fait trop mal. Je découvre avec émerveillement les petites surprises qu'Amandine m'a fait parvenir. Même le paquet est joli. Et chaque objet me touche. En plein cœur. Les petites boucles d'oreilles qui représentent deux grues en origami, le carnet "Pour les rêveurs", la compilation de musiques qu’elle a choisies spécialement pour moi. Je l'écouterai en boucle, surtout la chanson que je partage avec vous aujourd'hui. Maëla m'attend pour un café, il est encore tôt mais déjà tard, on se prélasse et le soleil nous tient compagnie. Elle me parle de sa vie, je l'écoute, je raconte un peu la miennes, quelques morceaux, les présentables, je tais le reste. On est si bien. Je sens un souffle de vie qui me parcourt l'échine. C'est donc à ça, qu'ils ressemblent, les jours heureux ? Ma sœur m'attend pour le déjeuner, elle m'enlace, m'embrasse, Bon anniversaire petite sœur. Elle a fait un gâteau très très beau pour l'occasion, une mer en pâte à sucre, des poissons si mignons qu'on met du temps avant de se décider à les croquer. Et dessus, elle a planté avec entrain les deux bougies chiffrées. Vingt et un. J’ai un peu envie de les arracher, mais je souffle. En fin d'après-midi, Florian. Quelques mois que je ne l'ai pas vu, mon colocataire de quelques mois. Il repasse par Lyon avant de rentrer à Genève. "J'ai une heure de correspondance, on va boire un coup pour ton anniversaire ?". Je ne sais trop quoi lui dire, nos vies sont lointaines, si différentes, si dissemblables. Mais je suis contente de le voir. Je suis contente de me sentir appréciée. Et puis, mon amoureux. On passe la soirée tous les deux, tu es là et je ne sais que dire de plus. Tu es là et c'est l'essentiel. Le soir, j'apprends que mes copines de classe ont passé le weekend ensemble. Toutes ensemble. Sans moi. La tristesse envahit mon corps tout entier, ma vue se brouille. Je leur en veux. Je me déteste. Comment ai-je pu en arriver là ? Mon sourire se désagrège. Mais tant pis : malgré la grisaille qui s'est emparée de moi en fin d'après-midi, je veux seulement me rappeler que cette journée aura été pleine de soleil. 

Les cours de théâtre reprennent. Je suis heureuse de retrouver Grégoire, quelque chose est différent, ses cheveux moins courts et sa barbe moins longue. Je suis heureuse de le revoir. Ceux qui ne sont plus là me manquent, je m'en aperçois soudain, j’ai le souffle court, c'est le premier cours et plus de la moitié du groupe de l'année dernière n'est pas là. Je demande, doucement : ils ne reviendront pas, les autres ?

L'automne reprend ses droits, laissant l'été s'effacer chaque jour un peu plus derrière lui. L’été lutte si peu pour garder sa place. La date du changement de saison est symbolique, et pourtant cette année tout semble basculer ce jour-là précisément. Les averses, les journées qui ressemblent aux nuits, le petit gilet qu'on boutonne le matin, le pull le lendemain, et puis le col roulé le surlendemain.  Qu'en sera-t-il en décembre? Les jours sans lumière qui raccourcissent à vue d'œil,  les petits matins où il fait encore nuit lorsqu'il faut sortir des draps, l'air est froid, j'enfile une paire de chaussettes sous la couette. Le décor qui change de couleur. J’aime les couleurs de l’automne. Les ciels roses quand je claque la porte en sortant le matin et, le doudou trouvé trempé sur le goudron un soir d'averse. Des yeux couleur pétrole qui me fixent dans le miroir. Et ce livre, Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce, ce livre qui me fait pleurer, cette Petite Fille au Bout du Chemin qui me fait chavirer, j’en pleure et je ne sais plus pourquoi. Ses pensées incohérentes, cette drôle d’histoire, cette écriture qui désarme. La Petite Fille au Bout du Chemin qui se meurt, je cite, de ses oiseaux-rêves avalés de travers. Cette Petite Fille au bout du Chemin qui sommeille en moi, celle que je suis, a des envies de révolte.

Ne renonce pas, Petite Fille, car décidément cette vie ne ressemble à rien.

 

« Vois-tu, je travaille à être insauvable, irrécupérable. Aussi fugace, irrattrapable et fragile qu’un moment dans le temps. Pour ne pas offrir de prise, il me faudra rentrer en silence comme on va en résistance. Et à toute interrogation, leur répondre : je ne sais pas, je me demande, je cherche. Je dépose des questions. Je fabrique des doutes. »

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Délicatesse

Je m'empresse de partir, je me presse, ma robe un peu chiffonnée et mes cheveux emmêlés relevés en un chignon plus qu'imparfait. La question a tiroirs survient, je déborde.

«

Est-ce que tous ces gens que je croise sont heureux ? A quoi tient leur bonheur : aux autres, à eux même,  au matériel, à leur travail ? Se demandent-t-ils parfois s’ils  aiment leur vie? Pensent-ils avoir accompli ce qu'ils avaient à cœur d'accomplir ? Ont-ils conscience de ce bonheur-là ? Savent-ils à quel point il est fragile, que tout peut basculer d'un moment à l'autre ? Qu'est-ce qu'il se passe, dans leurs têtes ? Est-ce moi qui en demande trop à la vie ? Pourquoi ce goût d'inachevé qui ne me quitte jamais ? Dois-je apprendre à renoncer ? Grandir, c'est renoncer alors ? Et si on ne renonce pas, qu'est-ce qu'il se passe ? On reste malheureux à tout jamais ? Et si cette vie là n'était pas faite pour moi ? Si j'y suis allergique, on ne peut rien faire ? Docteur, il me faut des solutions. Faut-il aimer la vie, l'aimer trop peut-être, pour la laisser passer comme je le fais, par peur de l’abîmer ? Est-ce que je l'aime, la vie, ou est-ce que je la déteste ? Les moments où je pense qu'elle est précieuse sont-ils plus nombreux que ceux où je suis persuadée qu'elle ne vaut rien ? Et que restera-t-il de moi, quand je disparaîtrai ? Est-ce qu'on se souviendra de celle que j'ai été ? Celle que je suis, est-ce celle que j'aimerais être ? Qu'est-ce que les autres perçoivent de moi ? Comment me définiraient-ils ? Est-ce que le monde continuerait sa danse de la même manière si je disparaissais ? Alors quoi, j'ai si peu d'importance ? (...)

Les guillemets ne se ferment pas et ça continue, encore et encore...

 

***

 

Je ne serai jamais de celles la. Je les regarde, j'essaie de les imiter parfois et j'ai l'air d'une godiche. Je ne serai jamais de celles là. De celles qui portent un soutien-gorge rouge en dentelle sous une robe noire, de celles qui embrassent langoureusement leur amoureux au milieu d'une rue,  de celles qui ne manquent jamais de conversation et qui trouvent toujours le mot à dire au milieu d'un silence, de celles qui savent faire rire, de celles qui ne pleurent jamais. De celles dont les lèvres sont maquillées de rouge, de celles qui ont l'air désinvolte sans faire d'efforts. Pardon, mais il faudra t'y faire. Je ne suis pas de celles là. 

 

***

 

Je suis dans l'ascenseur. Je reste abasourdie, je ne sais pas sur quel bouton appuyer. Je viens ici depuis six mois, chaque semaine, et j'ai oublié. Je reste immobile, j'ai l'air d'une idiote, les yeux écarquillés et le sourire absent. J'ai oublié. Mon cerveau me joue de drôles de tours, ces derniers jours.

Le travail commence là, dans la salle d'attente. Personne ne le dit mais tous ceux qui passent par là le savent.

"C'est comme si vous n'aviez pas accepté la castration ni renoncer à la toute-puissance...". Elle lâche ça comme une bombe, au milieu de la séance, la première des rares interventions que je pourrai compter sur les doigts d'une main en quittant la pièce. Merci, mais Lacan, je le connais un peu. C'est quoi, cette remarque ? Elle croit que ca va m'aider à me lever demain matin? A résister a la fatigue?  A être moins angoissée ? Un mur de théorie placé entre le soignant et le patient, c'est condescendant et ca n'a jamais aidé personne. Je la déteste pour cette arrogance, cette supériorité présumée qui me rapetisse sur le fauteuil.
Je me tais. Je déploie beaucoup d'énergie et de courage pour accepter le silence qui suit mais je ne cède pas. Je me tais. C'est ma vengeance, elle ne saura pas ce qui se passe dans ma tête pendant ces minutes-là.
Cela n'a pas de sens. 
Plus rien n'en a, soudain.
Tout ce cinéma parce que j'ai avoué que ma vie n'est pas satisfaisante et que si je devais mourir demain, je n'aurais pas fait ce que j'aurais aimé y faire. Je ne me suis pas accomplie, voilà. Je pourrais mourir demain sans être réellement née. 

Elle considère que la réussite dans mes études devrait me combler. Je lui réponds que c'est sociétal, tout ça : on réussit nos études donc on a réussi sa vie ? On a un travail donc notre vie est comblée ? J'ai envie de lui dire, j'en ai tellement rien à foutre de ces choses-là, il n'est pas là l'accomplissement de soi, mais je suis trop polie. La Vie, ce n'est pas ça. J'attends autre chose. Je veux être heureuse, sereine, je veux rire sans raison et m'émerveiller des toutes petites choses, je veux aimer, démesurément, je veux aider, me sentir vivante, je veux me sentir fière de moi, trouver les jours trop courts. Oui, je veux trouver les journées trop courtes.

Et si je dois me contenter de cette vie là, si je ne peux rien espérer de plus, je dépose les armes.

 

***

 

 

Cour du centre d'histoire de la résistance et de la déportation. A l'ombre d'un tilleul, je relis cet article pour le terminer. Quand sait-on que quelque chose est terminé ? Comment peut-on dire d'une œuvre qu'elle est achevée, que le point final est posé ? Quand ?

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Echo

Je commence ce soir, donc.

Ce rituel dont nous avons parlé avec Mme M. lors de notre dernière conversation.

Cet espace transitionnel, ce temps d’écriture que je m’offre. Il pourra peut-être, je l’espère, apaiser la tension psychique accumulée au fil des heures qui, inévitablement, finit par exploser le soir.

Je détourne un peu les règles d’écriture que je m’étais fixées pour ce blog, donc : des articles longs, construits, dont la trame est lisible et relate mes dernières semaines de vie. De cela, je passe à certains articles qui seront sans doute plus courts, moins clairs, désordonnés, plus cafouillis. Mais en espérant passer des articles qui racontent aux articles qui sauvent. Et tant pis pour le reste. Tant pis pour la forme, pour la perfection et pour les idées qui mûrissent. Pulsion d'écriture. Laissez dire.

Je m’offre ce temps, donc, ce temps rien qu’à moi, ce temps assise à boire un verre à la terrasse d’un café, d’un troquet, comme elle dit, ce temps face à des mots qui n’attendent qu’à s’écrire. Drôle de coïncidence, mes pas m’ont mené jusqu’ici, jusqu’à ce bar où nous nous étions revus un soir, près d’un an après notre séparation. Ce n’est pas une coïncidence je crois, mes pas m’ont menée jusqu’à l’une de ces tables où tu m’avais parlé de ta vie, de cette nouvelle amoureuse norvégienne au prénom étrange dont j’étais un peu jalouse en secret, tu allais partir la rejoindre, j’avais ce désir de te questionner et toi de me parler d’autre chose. Tu avais cette envie, ce besoin je crois, de me revoir depuis longtemps, et je venais juste de céder. Nous étions assis à l’intérieur, je ne me rappelle plus de la période de l'année, il faisait froid sans doute, aujourd'hui je suis en terrasse, le soleil brille et de ce rendez-vous, je ne me souviens que de ma jalousie alors que je n'étais plus amoureuse de toi, de ce sentiment amer en pensant que tu avais pu me remplacer, qu'une autre était à ma place, que je n'étais pas inoubliable. C'est  égoïste et je le sais, mais j'aurais voulu être de celles que l'on n'oublie jamais.

Aujourd’hui je suis ici, seule, sans toi. Je voulais commencer cet exercice d’écriture-exutoire lundi, en même temps qu’une nouvelle semaine, c’est toujours symbolique les nouvelles semaines, comme les nouvelles journées, minuit pile, le meilleur reste à écrire, on y croit à nouveau. Mais j’ai terminé les cours tard - première guidance de mémoire- et je n’en ai pas eu le courage. Hier a été une journée de déchéance, comme je les appelle, une journée trou noir, volets fermés, cauchemars à volo et alimentation chaotique. Une journée de rien. Tant pis. Aujourd’hui, je repars sur de bonnes bases. Même si, je dois vous l’avouer, j’ai failli ne pas tenir bon, en sortant du métro, lorsqu’on m’a tendu une carte SOS suicide, j’étais sur le point de flancher.

J’ai marché et je suis là, pourtant. Pour chercher l’apaisement ailleurs que dans la destruction de soi.

Cette semaine, je pense doudou, espace transitionnel et Winnicott matin, midi et soir. On vit presque ensemble maintenant, Winnicott et moi (Donald pour les intimes). Une vraie drogue. Une obsession. Et ce n’est que le début. Aujourd’hui, nous avons fait la connaissance d’une nouvelle intervenante qui cette année assurera nos cours de psychologie. Il faisait une chaleur étouffante dans la salle où nous étions une soixantaine et malgré tout, pendant trois heures, j’ai été concentrée comme je le suis rarement. A chaque fois, les cours de psychologie résonnent en moi. D'une manière qui heurte, qui bouleverse mais qui, je crois, construit. La dernière fois, l’attachement. Aujourd’hui, Mme C. nous parle de la psychopathologie qui, étymologiquement, signifie l’étude des maladies de l’Âme. Quelle belle expression. Elle explique que la psychopathologie insiste sur les aspects destructeurs des processus normaux. Dans mon esprit, les liens apparaissent, le plus naturellement du monde. Elle distingue le normal du pathologique : je pense tout bas « Et moi, je suis où dans tout ça ? ». Elle parle de souffrance psychique qui est toujours, dit-elle, le signe d’une forte angoisse. L’angoisse entraîne la souffrance psychique, qui entraîne la mise en place de symptômes pour lutter contre l’angoisse.

« Le symptôme est porteur de sens », a dit Freud. Et les miens, de symptômes, qui peut expliquer leur sens ? Elle dit que le symptôme amène un certain soulagement, permet une décharge pulsionnelle, fait baisser la tension psychique. Qu’alors, parfois, on a besoin de lui pour survivre. Plutôt que de mourir.

Hier, on parlait de symptôme, aussi, dans un cours tout à fait différent.  On parlait de la différence entre Être un symptôme et Avoir un symptôme. Ne m’en demandez pas plus, je me suis identifiée au deux, en entendant cela le reste est devenu flou et je n’ai plus rien écouté. J’énumère. Distinguer la personne de son symptôme. J’énumère. Le patient désigné. J’énumère. Je suis partout. On ne parle pas de moi, pourtant. Mais je me reconnais.

Je cite : « Selon Freud, l’univers du vivant est structuré selon deux puissances : la puissance de vie (…) et la puissance de mort, dont le but est d’engendrer et de maintenir la destruction. Elles luttent l’une contre l’autre mais sont totalement dépendantes : c’est ce qui équilibre l’homme mais entraîne un conflit psychique à l’origine de l’angoisse. »

 

Je me plais à espérer qu’un jour, à force de savoirs, je puisse commencer à me comprendre. 


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Entre nous.

Écrire. Ne plus y penser. Cracher des mots sur le papier plutôt que de me détruire. Écrire.  Tenter de faire taire cette tension au-dedans, ce bouillonnement intérieur. L'orage. Écrire.  Essayer de colmater avec des mots le vide immense qui se fait sentir au niveau du ventre. Maintenant que je suis seule. À nouveau. Inévitablement. Garder la tête froide. Ne pas crier. Maintenant que les autres ne sont plus là pour faire barrage entre cette chose du dedans qui hurle pour sortir et le passage à l'acte. Cette tension qui, depuis ce matin, enfle enfle enfle pour désormais prendre toute la place et étouffer les autres choses qui m'habitent. Ce qu'il en reste. L’extérieur n'existe plus. Ne demeure que cette obsession. La faire taire. Détendre ma mâchoire. Desserrer les poings. Inspirer, expirer. Me concentrer sur mon souffle. Écrire. Vider mes poumons jusqu'a plus d'air. Ne pas craindre l’asphyxie. Tant pis pour le cœur qui panique. Tant pis pour l'orage qui gronde. Écrire. Accepter l'inconfort émotionnel.  Tenir bon. Attendre que ça passe. Quatre jours que je tiens. Tenir encore. Penser à Mme M. à Allison. à Mr A. Penser à l'océan. Imaginer le va et vient des vagues, le roulis. L'entendre. Contenir le débordement. Ecrire. Fermer les yeux. Attendre que le pire passe. 

La tristesse du dimanche soir. La peur du retour à l'école. De ne pas trouver les mots face aux autres, d'aller les chercher de force, de me faire violence pour dire. La peur de taire. Que tout se retourne contre moi. Une fois encore. L'angoisse de déborder. Ecrire. Attendre. Il va arriver et me serrer. Ce soir, je ne me détruira pas parce qu'il sera là. Tenir jusque là. Mon cœur bat moins fort. Moins vite. La nuit qui approche. Je suis grande, maintenant. Mais le noir reste. La peur aussi. Elle ne me quitte jamais. Jamais.

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Peau à peau

Des étreintes abandonnées dans la douceur de la nuit, il était tard lorsque je l'ai imploré de venir. Il me demande pourquoi est-ce que je pleure, je n'ai pas su retenir les larmes qui coulent en silence, je n'ose lui avouer que je voudrais, à cet instant précis, mourir dans ses bras. Je réponds simplement : ne me laisse pas. On se chuchote mille fois que l'on s'aime et je me dis que cette expression ne suffit plus, qu'il faudrait inventer un autre mot, pour dire ce sentiment là. On respire dans le souffle l'un de l'autre, on s'endort main dans la main et on dort tour à tour dos à dos, corps contre corps, coeur à coeur. Au matin, j'appose mon index droit sur sa fossette, celle qui me fait sourire et qu'il tente de faire disparaître en prenant l'air sérieux, il suffit que je lui fasse remarquer que cet air-là ne lui ressemble pas pour qu'il sourit et qu'à nouveau, inévitablement, le petit creux sur sa joue se redessine.

Je conjugue le verbe aimer, à tous les temps, dans tous les lieux. Je le conjugue pendant que mon amour pour lui grandit, qu'il prend une autre forme et que j'accepte -un peu, mais c'est déjà immense- de lâcher prise. Le chemin de l'acceptation est encore long, je le sais, je n'en mesure sans doute pas l'ampleur. Le chemin de l'acceptation de soi, de me voir comme une femme dans son regard, rien que ce mot-là me fait frissonner, une femme, accepter d'en avoir le corps. Il faudra que le regard qu'il pose dessus, aussi bienveillant soit-il, cesse de me faire tant de mal. Accepter de pas être qu'Un, je commence tout juste à me rendre compte qu'il ne peut pas penser comme moi, que nous sommes différents, que chacun l'est, qu'on ne peut pas espérer se retrouver entièrement en l'Autre et que construire sa vie là-dessus est une quête perdue d'avance. Ses mots qui me violentent au-dedans et qui ne sont souvent que de la maladresse. On est si différents, lui et moi, sur tout un tas de choses qui n'ont peut-être pas autant d'importance qu'on pourrait le croire, on est si différents et pourtant lorsque je me glisse entre ses draps, entre ses bras l'avant-dernier jour du mois d'Août, un samedi dont la nuit a été pour moi épouvantable, lorsque je le rejoins le matin après m'être extirpée du lit et que je me glisse près de lui, je me dis que c'est le bonheur le plus grand. Cet instant de bonheur est immense et il dessine un sourire sur mes lèvres alors que je me rendors.

Le temps d'un trajet, j'ai relu un livre que j'avais oublié et que j'ai retrouvé dans ma bibliothèque. Se résoudre aux adieux. Il m'a beaucoup touché, plus qu'à la première lecture, assurément, car je me suis reconnue en Louise. Cette jeune femme qui, après qu'on l'ai laissée, ne parvient pas à se résoudre aux adieux. C'est une histoire d'amour et pourtant il a résonné bien plus loin que cela en moi (que la relation amoureuse, au sens strict du terme). Il m'a parlé de tous ces amours, aussi multiples, dévorants et infinis soient-ils. Il y a tellement d'amours différents, il ne me comprend pas lorsque je lui dis que de deux personnes, je n'en aime pas une plus que l'autre, mais que je les aime de manière différente.

"J'ai décidé de t'écrire, plutôt que rien. Plutôt que de rester là, comme ça, dans le silence. Que je te dise : je me suis honnêtement, sérieusement essayé au silence, je l'ai endossé comme on se glisse dans un vêtement, je m'y suis livrée comme on accepte une astreinte. (...) En fait, j'ai pensé que cela me sauverait. Mais le rien-dire ne sauve pas, enfin disons que, moi, il ne m'a pas sauvée. Je crois même qu'il m'a enfoncée un peu plus dans la tristesse, le chagrin. Pour être tout à fait honnête, il m'a dévastée car il peuplé d'images, le silence, de souvenirs impossibles à chasser. (...) Et puis, dans le silence, on est sans défense : les assauts n'en sont que plus blessants." 

Et puis, à la fin du roman (à ceux qui voudraient le lire, cachez vos yeux pour les deux prochaines lignes !), Louise tourne la page. Je ne suis pas certaine que dans la vraie vie, dans ma vie à moi, les choses se passent ainsi. Je suis une éternelle attachée.

 

Face à lui, souvent, je redeviens une enfant. Celle que je n'ai jamais cessé d'être sans doute, une enfant sans défense qui mendie des baisers et donnerait tout pour une dernière caresse, une enfant qui pleure dans le noir parce qu'elle se sent abandonnée, parce qu'elle a peur d'être laissée, ici, demain ou un autre jour, parce qu'elle veut être aimée, préférée, elle veut l'entendre dire, Je t'aime, et ca ne suffit pas pourtant, elle voudrait des preuves, d'amour, incessantes, constantes, qu'il lui chante à longueur de journée, Je t'aime, qu'il l'embrasse jusqu'à plus d'air, qu'il ne lâche jamais sa main, jamais, qu'il embrasse ses larmes et promette, plein d'assurance, un demain plus beau. Et même cela je le sais, ne suffirait pas, il faudrait plus, toujours. Dans ce monde pourtant où il n'y a que le contraire, l'exact opposé, de l’impermanence, des absences, qui finissent par n'être qu'un immense chaos, un cœur blessé, une âme délaissée. J'implore, je supplie, la peur est dévorante. Je lui en demande beaucoup trop. Il y a cette autre que je jalouse et pour qui j'ai de la peine, il n'y est pour rien, à son amour à elle, l'amour qu'elle a pour lui, j'en suis certaine et cette pensée me rend folle, je pleure à n'en plus finir et il ne sait quoi me dire, il n'y est pour rien et je suis persuadée qu'elle l'aime, un sentiment pur, et je sais comme on ne peut lutter contre ces sentiments quand ils sont là et qu'ils nous habitent, plus forts que tout, plus forts que la raison. Je crois, je sais qu'elle l'aime et qu'elle ne lui dira pas, car elle le sait amoureux de moi et qu'elle ne veut blesser personne, mais je sais aussi que ça ne disparaîtra pas et j'ai peur, j'ai peur qu'il me laisse et je suis peinée pour elle, cet amour qu'il ne peut lui rendre car il dort à mes côtés. Dans la nuit j'embrasse ses paupières, je crains de le perdre, et ça me terrifie. 

 

J'ai peur, j'ai peur à en crever, à y laisser ma peau, ce qu'il en reste, il y a ma peur, au creux de la poitrine, au creux du corps, au cœur du coeur, et je dois être plus forte qu'elle pourtant.

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Déposer les armes

Assise
Le dos contre le carrelage froid

Jambes repliées contre le buste

Des larmes qui coulent sur un corps

Qui a déposé les armes.

 

L'eau brûlante ne me réchauffe plus, j'y reste un temps infini, un temps qui n'a pas de limites, un temps sans douleur, incolore et limpide. Les paupières closes je m'oublie, la force m'a quittée, tout à fait cela, mon corps est vidé du moindre souffle de vie, anéanti. Je n'existe plus. Absente à moi-même un court instant, la vie reprend rapidement ses droits, presque immédiatement, je n'ai toujours pas la force nécessaire pour me relever pourtant, j'attends encore, le moment juste, celui du cri, l'instant exact du cri de la vie. La vie qui résiste, la vie qui persiste, cette vie qui n'abandonne jamais vraiment les corps qu'elle a habitée.

 

A corps perdu

Dans la douleur

Le cœur à la dérive. 

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Plutôt la vie

Recovery would be let it go...
Recovery would be let it go...

Les marques-pages oubliés s'exposent à la bibliothèque. Parmi eux, suspendus, des cartes postales, un ticket de cinéma, l'étiquette d'un vêtement,  un dessin d'enfant sur un post-it... Ce dernier m'a particulièrement touchée, parce qu'il s'agit d'un dessin d'enfant, évidemment, un bonhomme bâtons comme on dit, mais aussi parce que ce petit post-it m'a rappelé les nombreux petits mots laissés sur ton bureau en quittant ta chambre, et que tu m'as avoué avoir tous gardé dans une boîte... Tous ces post-its collés les uns aux autres, sans doute, qui disent mon amour pour toi, cette marque de tendresse laissée en partant, un mot doux ou un petit cœur, un grigri pour la journée, une lumière pour t'éclairer, une note de musique pour la gaîté. J'ai cherché sur le panneau d'affichage un marque-page qui pourrait être le mien, j'en ai tant perdu que maintenant ils prennent toutes formes, des reçus de carte bancaire, des tickets de cinéma, des photos, des cartes postales, un petit bout de feuille déchiré glissé entre deux pages, une épingle retirée de mes cheveux, ou encore. Ces derniers jours, glissé dans un de mes livres qui parlent des doudous dans tous les sens, la carte postale d'Amandine découverte dans ma boîte aux lettre en début de semaine et qui m'a tant fait sourire, une photographie de mai 1968 qui est bien connue, ce slogan qui clame haut et fort : "Plutôt la Vie". Alors, plutôt la Vie, oui, évidemment. La Vie plutôt que tout le reste.  La vie, la vie, la vie. Plutôt la Vie, même si elle semble nous abandonner parfois, même si elle m'en fait voir de toutes les couleurs, parfois du noir, souvent du noir mais tant pis, continuer d'y croire, la Vie, sa vie à soi, celle dont on rêve en secret, celle que l'on cherche, celle que l'on finira par trouver. Je voulais aussi partager avec vous le joli projet HEAL que j'ai découvert plus ou moins par hasard et qui m'a beaucoup touché. Ces personnes qui parlent de leur vie, justement, leur vie après les troubles alimentaires, de ce que la guérison leur a permis de faire, de vivre, et des portes qu'elle leur a ouvertes. Je regarde tous ces gens qui ont traversé cet enfer et je me sens un peu moins seule, je regarde leurs sourires et je me plais à croire qu'il y a un après. J'ai regardé chaque photographie, chaque petit mot d'espoir, certains m'ont fait rire et d'autre pleurer, ils m'ont tous, chacun, à leur manière, touchée. Alors, j'apporte ma toute petite pierre à l'édifice et j'espère, un jour, pouvoir en parler au présent. Recovery is plutôt que Recovery would be... Let it go, je ne saurais le dire en français, bizzarement les mots justes me sont venus dans une autre langue que ma langue maternelle. En écrivant cela, j'en souri, je pense psychologie et je me dis que c'est peut-être cette ouverture-là, justement, qui me permet d'imaginer une vie sans mes troubles alimentaires, et que peut-être il me faudrait réussir à intégrer autre chose que du maternel dans ma vie pour aller mieux. Parce que, dans le fond, je sais bien que le problème est dans ce lien là... Let go, littéralement laisser passer, lâcher prise, se séparer de. Le cœur du problème. L'expression parfaite. Je retrouve avec un plaisir immense la correspondance avec Allison, qui s'était un peu perdue lorsqu'elle était partie vivre à l'autre bout du monde, je lis à nouveau ses mots qui me touchent et me donnent envie d'y croire encore. J'avais presque oublié cette manière qu'elle a de me voir, la Fantine dans ses yeux et dans ses mots est, je crois, celle que je voudrais être. Allison, l'une des trois (quatre, peut-être) personnes qui a marquée ma vie, ces personnes que l'on est fait pour croiser quoi qu'il advienne, ces âmes sœurs, elle ne le sait peut-être pas et pourtant, elle a été pendant un temps celle qui me reliait à la Vie. Il est de certaines personnes, je le crois vraiment, que nous sommes faites pour rencontrer, qui nous ressemble et dont les deux vies sont intimement liées, de fausses coïncidences, des effets miroirs qui s'entrelacent. La Vie, surtout, je crois, est faite de rencontres, et peut se résumer en cette vieille légende chinoise, la légende du fil rouge qui dit que les Dieux ont attaché à nos chevilles une fil rouge qui relient toutes les personnes dont les vies sont destinées à se croiser, un fil qui ne cassera jamais. Parfois, il suffit simplement de savoir où regarder. Cette escapade avec ma sœur pour faire les boutiques, on va au centre commercial plutôt qu'au centre ville finalement, la pluie menace cette journée d'été qui n'en est pas vraiment une. Je rentre avec quelques petites choses, deux jolies robes et un gilet, des enveloppes et de quoi décorer mes lettres, le plus mignon des blocs de post-it pour laisser des petits mots aux gens que j'aime, et des chaussettes rigolotes (je sais bien, les chaussettes on ne les voit pas, mais que voulez-vous, quand quelque chose me plait, il m'importe peu que ce soit sur un T-shirt ou sur des chaussettes...). 


Un jour, il m'écrit que quand on veut, on peut. Je suis en train de faire les courses, ma main lâche le papier qu'elle tenait et j'ai envie de hurler soudain, les larmes me brouillent la vue, toute la colère et la tristesse de mon corps remontent dans ma gorge, ça me brûle à l'intérieur. Il ne me comprend pas. Je lui réponds des mots d'amertume, j'ai envie d'être méchante : "Alors, je suis ravie d'apprendre que je suis une personne sans volonté.". Bam. Pour ces mots-là, je le déteste. Pour avoir cru qu'il pourrait comprendre, c'est moi que je déteste. La différence, c'est qu'à lui, je lui pardonne. Il ne peut pas comprendre. Je lui pardonne en glissant ma main dans ses cheveux le soir, je lui pardonne en m'endormant à ses côtés. La vie m'a abîmée à force de promesses. Ces promesses, on me les a mises dans le cœur lorsque j'étais toute petite. On m'a soufflées des promesses et on a brisé certains rêves. Il est de certaines choses que l'on ne peut jamais réparer. Un soir où je me suis encore détruire, ce sabotage de soi à petit feu, ce suicide lent et douloureux, cette violence perpétrée contre soi, j'ai décidé de prendre un bain. J'ai fermé la porte de la minuscule salle de bain, j'ai fait couler de l'eau brûlante et je m'y suis glissée sur la pointe des pieds. En écoutant les mélodies nostalgiques de Yann Tiersen j'ai eu envie de mourir, soudain, de me laisser glisser doucement dans l'eau et de m'y abandonner, de lâcher prise. J'ai lu quelques phrases de Winnicot avant de reposer le livre, et j'ai soudain remarqué que sur mon corps tout entier se dessinaient des sillons bleu clair ressemblant à de petits ruisseaux. Sur tout mon corps on pouvait voir des centaines de veines là où je n'en avais jamais vu auparavant. J'ai me suis laissée glissée dans la baignoire jusqu'à ce que ma tête soit immergée, je n'entendais plus le piano, tout était si silencieux soudain, tout était si paisible. J'ai ouvert les yeux et tout était flou, l'air a commencé à me manquer, je ne tenais plus, j'ai inspiré soudain et mon corps s'est relevée d'un bond comme si quelqu'un m'avait tirée hors de l'eau. Respire, Fantine. Sans trop savoir pourquoi, ces dernières nuits mon sommeil est peuplé de cauchemars à propos de noyades. Fermer les yeux me terrifie, je lutte et ce combat est vain, le sommeil vient à bout de mon corps fatigué.

 


Enfin, je partage avec vous cette chanson qui me retourne le cœur à chaque fois que je l'écoute. J'aime toutes les versions des différents artistes qui l'ont interprété mais il m'a fallu faire un choix pour partager avec vous ici, et je ne peux que vous inviter à aller enivrer des autres. Come on, skinny love.

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La vie qui s'étiole.

Je vous écris d'un jardin au cœur de Villeurbanne, parce qu'une gentille famille me laisse sa maison pendant huit jours en échange de quelques câlins à leur chat et quelques feuilles de salades données quotidiennement à leurs trois tortues. Alors me voilà ici, ailleurs, blottie dans une couverture polaire, pieds et mains glacées car mon sang ne circule pas normalement, sans doute le cœur qui est lassé de faire son travail. En venant, je me suis arrêté à la librairie en espérant trouver le dernier roman de Laurence Tardieu, j'ai terriblement besoin de mots qui sauvent ces derniers jours. Je n'ai pas la chance espérée, alors je me suis décidée pour Les années cerises, seul livre de Claudie Gallay que je n'ai pas encore lu. Et puis c'est un titre qui me ramène à mes plus belles années, mon enfance, aux souvenirs de tous ces jours où j'ai grimpé dans le cerisier du jardin, jusqu'à la cime, jusqu'aux nuages. Je ne savais pas encore, en ce temps-là, que l'innocence serait suivie de l'enfer. En sortant de la librairie, je me suis promenée dans les ruelles du centre-ville et il faisait bon, le soleil inespéré réchauffait ma peau blanche et j'ai marché sans but, sans autre but que celui de passer le temps. J'ai dans la tête les mélodies de Zaz, de cet album qui me touche et que j'écoute à répétition, cette phrase surtout, cette phrase qui dit : "Il n'y a nulle prison que celle qu'on se crée au cœur.". L'attente de cette rencontre qui me maintient en vie, l'attente de la revoir qui me tient debout, je compte les dodos jusqu'à ses mots. Les mots qui se mélangent et cette envie d'écrire que je ne peux satisfaire et qui me dévore, cette incohérence dans mes pensées et dans mes propos car mon cerveau semble tourner au ralenti, plus encore avec cette troisième mononucléose qui m'attaque, "la maladie du baiser", c'est romantique comme appellation, et pourtant. Je prépare la rentrée en pointillés, difficile de me projeter plus loin que le lendemain et pourtant, on attend tant de moi. Je confectionne des muffins aux fraises sans gluten, ils ont une drôle d'odeur, m'a dit ma sœur en riant, je coupe des abricots en petit dés pour nourriture les tortues, j'appose ma main sur leur carapace chauffée par le soleil, je souris en voyant des papillons. Je me dis qu'il reste encore des personnes gentilles, des âmes charitables, lorsqu'un homme m'aide à porter ma valise dans les escaliers et que je manque de m'effondrer, vrai parcours du combattant pour mon corps épuisé. Je collectionne les sourires, les regards, les mains tendues lorsqu'elles se présentent. Le froid me colle au corps, les discussions sont un peu tristes à la naissance du sommeil, mon corps collé contre le sien, brûlant. Commencer à écrire dans ce tout nouveau carnet, me concentrer pour garder en mémoire le rire de ma sœur. Voir Victor. Il me dit qu'il entend la mer dans un coquillage qu'il a trouvé dans le salon de cette maison qui n'est pas la mienne, et je lui répond que moi, je vois la mer dans ses yeux. Mais la mer un jour de tempête, j'ajoute. Un soir, nous prenons un bain. L'eau chaude coule dans mon dos, le clapotis me donne envie de dormir, soudain. On est assis imbriqués comme deux pièces d'un jeu de Tétris, je suis recroquevillée, la pudeur me ligote. J'avoue tout bas que j'ai peur de retourner à Grenoble, de ce que cela va me faire vivre à l’intérieur, mais je le sens loin de moi et je ne sais pas s'il m'écoute. Pendant que je lave mes cheveux, l'odeur du henné et de la noisette emplit l'air humide, il chantonne une chanson des Wriggles et je ris, et il répond à mon rire, et l'écho de nos rires reste longtemps suspendu dans le silence qui suit.

 

J'ai emprunté la route mille fois parcourue, gravi les marches cent fois grimpées. Quand elle a ouvert la porte, j'ai lu l'étonnement sur son visage en me voyant assise là à triturer mes mains, l'espace d'une seconde, et puis elle a souri. J'ai parlé, longtemps. Elle m'a écouté, beaucoup. Comme chaque fois, j'ai bu ses paroles et ses conseils étaient (une fois encore) si pertinents que je voudrais avoir un petit Jiminy Cricket sur mon épaule qui me susurrerait ses mots à l'oreille dans les moments de doute. On parle de mes études et de cette année à venir qui s'annonce si éprouvante, de ma crainte du futur et de mes envies d'ailleurs. On parle de Victor -un peu-, et de maman -beaucoup-, de la peur que j'ai qu'elle meure. Vous aussi, j'ai terriblement peur de vous perdre. Je l'ai pensé tout bas et je n'ai rien dit. On parle de Laurence Tardieu, et quand je devine que le rendez-vous touche à sa fin, la tristesse fait couler mes larmes. Juste quelques unes, c'est peu comparé aux petits lacs qui se sont formés derrière mes yeux depuis quelques semaine mais quand même, j'ai envie de pleurer plus fort et de tout faire sortir. C'est une drôle de sensation que d'être ivre de tristesse : une fois que toutes les larmes sont évacuées et que les yeux brûlent, une immense fatigue m'envahit et je suis soulagée, enfin, de ce trop-plein de malheur. J'aurais envie de ça mais j'essuie les perles sur mes joues d'un revers de bras, comme ça, l'air de rien. Elle sourit, on note le prochain rendez-vous. Je remarque (pour la deuxième fois depuis que je la connais) le tatouage sur sa cheville. Toujours aussi mystérieux, ce petit symbole. Je me dis, on connait parfois si peu des gens auxquels on tient le plus. Elle entoure ma main froide des deux siennes, chaudes et rassurantes. J'ai envie qu'elle me prenne dans ses bras, je mords ma lèvre et je réussis à articuler : Je ne pleure pas. Ma voix tremble et la porte se referme sur son visage. Chancelante, je descends les escaliers en me répétant tout bas pour me convaincre : ne pleure pas, ne pleure pas, ne pleure pas. Je ne pleurerai pas. Déjà, j'ai l'impression d'avoir tout oublié des mots dont je voulais tant me rappeler. Il y a cette citation, que j'ai cherchée pendant l'entretien et que je n'ai pas su retrouver, je ne sais pas dans quelle tiroir de ma mémoire elle était rangée et heureusement, quelques pense-bêtes existent. Je pense (j'espère) qu'elle me lira, alors je crois qu'il n'est pas trop tard pour la partager. C'est une phrase de Philippe Delerm, issue de son roman "L'écriture est une enfance". 

« Garder l’esprit d’enfance n’est pas seulement un privilège. C’est aussi une blessure. Se rappeler toujours qu’on a vécu plus fort avant, c’est accepter d’emblée que la vie soit une défaite. »

 

Quand je vais là-bas, immanquablement, l'inspiration revient. Ce désir d'écrire, irrépressible, renait près de mon plexus.  J'ai hâte d'acheter le nouveau roman de Laurence Tardieu et son dernier dans un même temps, de suivre sa vie lorsqu'elle a perdu le chemin des mots et de découvrir de quelle manière elle a retrouvé la lumière. Plus que tout, j'ai besoin de croire en une renaissance, j'ai besoin d'y croire encore.

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Gamine

La mélodie qui me hante depuis des jours, et les paroles qui me heurtent de plein fouet.
"Non, je ne suis plus une gamine..." 
Elle me l'a dit aujourd'hui encore : "Vous n'êtes plus tout a fait une petite fille...
J'ai le cœur qui pleure.
Le temps me guette. Mes névroses aussi. Je ne sais pas lequel des deux me fait le plus peur.
Quelque part, la vie m'attend.
(Entre nous, je vous le jure : un de ces quatre, je sortirai la tête de l'eau..)

Immanquablement, mon texte de théâtre qui me revient :

"Lorsqu'il est parti, j'étais petite, ai toujours été plus ou moins petite, enfant, gamine, enfant sans importance dans mon coin.

Je ne comptais pas, ce que je dis, ce dont je me souviens. je ne comptais pas. N'ai jamais, plus ou moins, vous ne  pouvez pas dire le contraire, c'est à vous que je le dois, n'ai jamais vraiment compté. Je ne sais pas." 
J'étais dans ma maison et j'attendais que la pluie vienne - Jean-Luc LAGARCE

Etrangement, je m'en souviens sur le bout des doigts. Etrangement, que dis-je. Evidemment serait plus juste, dans ce cas-là. Evidemment, que je m'en souviens.

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A pas de chat

La nuit est son territoire. Dès que le soleil décline pour laisser place à l'obscurité, elle sort du petit trou où elle était blottie et s'éveille, s'étire, laisse échapper un petit bruit attendrissant et traverse l'appartement, à pas de chat, sans faire de bruit. Sa première escale est en général la cuisine, où elle boit à petites lapées et grignote ce que j'ai laissé pour elle avant d'aller me coucher. Son rythme semble inversé et, telle une chauve-souris, elle ne vit que la nuit, elle tient compagnie aux étoiles qui brillent pour nous deux. Elle est si légère que j'entends à peine le parquet craquer sous ses pas, je sens quand elle se rapproche pourtant, je devine ses déplacements en guettant son ombre, j'écoute mon intuition et elle me trahit rarement. Lorsqu'elle vient voir si je dors, délicatement, je sens son souffle chaud sur mon visage et alors, je sais qu'elle est là.

Le jour et la lumière l'effraie et pourtant, parfois, elle se plaît à se poster devant la fenêtre pour s'imprégner de la vie des gens, on dirait qu'elle guette sans savoir ce qu'elle attend. Elle peut y rester des heures, ses immenses yeux verts écarquillés tels deux billes rondes et lisses. Elle ne fait rien d'autre que cela, regarder, imaginer, vivre par procuration. Lorsque la fenêtre est ouverte, elle s'assied derrière le volet fermé et respire l'air qui entre par minces filets au travers du store. Si le moindre bruit de l'extérieur l'effraie, elle court vers sa cachette pour ne plus entendre et pour faire taire la peur.

 

La nuit est son territoire. Je lui laisse et quand je n'y parviens pas, quand Morphée m'oublie, on se tient compagnie, elle et moi, dans la lumière tamisée de l'appartement.  

 

Pendant mes nuits pleines, lorsque le mouvement lui a suffi, elle vient me rejoindre par-dessus la couverture et se blottit dans le creux de mon ventre. Je pose ma main sur cette petite boule de poils et me rendors, bercée par ses ronronnements réguliers et rassurants. 


Ma petite Gribouille
Ma petite Gribouille
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Les promesses

Je me promets.
Que c'était la dernière fois. De devenir quelqu'un de meilleur. D'être heureuse un jour. De ne pas baisser les bras. De tenir bon. D'envoyer valser ma balance. De devenir aussi légère qu'un papillon. De faire des efforts pour ne pas rester seule. D'essayer de prendre soin de moi. De ne jamais cesser d'écrire. De rire plus et de pleurer moins. De leur dire que je les aime. De lui dire que sans ses mots je ne serais plus là. De voir Rose en concert lors de sa prochaine tournée. D'arrêter un jour tous ces cachets de toutes les couleurs. De voyager. D'aider les plus nécessiteux que moi. D'offrir plus de caresses à ma Bounette.  De faire taire la jalousie et la culpabilité qui sont deux sentiments destructeurs. D'apprendre à jouer du piano. De reprendre la photographie. De regarder à nouveau Alabama Monroe et d'en discuter avec Victoire. De me respecter plus. D'apprendre à m'aimer. De ne pas me sentir coupable en demandant de l'aide. De me sentir libre un jour. De me laisser aimer. D'aimer sans avoir trop peur de perdre. D'aimer, démesurément, et de ne pas en mourir lorsque l'amour file à l'anglaise. De réfléchir moins et d'agir plus. De visiter l'Islande, et Londres, et les Cinque terre (encore), et Venise (encore), et l'Inde, et la Nouvelle-Calédonie, et le Canada, et l'Amérique du Sud, et tant d'autres lieux qui voudront de moi... D'oser. De dire non. De visiter l'Islande, et Londres, et l'Inde, et la Nouvelle-Calédonie, et le Canada, et l'Amérique du Sud, et tant d'autres lieux qui voudront de moi... De m'affirmer. D'avoir au moins trois enfants. D'offrir le prénom d'Orfée à ma petite fille. D'appeler la seconde Neige. De lire moins et de sortir plus. De guérir. De crier haut, et fort, et grand que je vais mieux. D'un jour savoir reconnaître les étoiles et les constellations lorsqu'elles se mettent à briller. De vivre en Bretagne et d'y trouver mon havre de paix. De me souvenir des belles choses et de ne plus pleurer sur des souvenirs. De vivre l'instant présent. D'aider les autres, le plus possibles. De voir le verre à moitié plein (ce sera pour demain matin, admettons - vous y croyez vous aussi, hein ?). D'envoyer un mail à Alison pour qu'elle me raconte Nouméa, encore, qu'elle me raconte ses aventures, toujours. De faire naître des milliers de sourires sur des visages d'enfants. De faire publier un livre avant mes vingt-huit ans. De laisser une trace avant de partir. Je me promets, surtout, de rester en vie le plus longtemps possible pour me promettre encore, encore et encore. Je me promets de Vivre.


Et vous, quelles sont les promesses que vous vous faites, quels espérances à réaliser dans une seconde, un mois, une année, une vie ?

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Don't let me down...

"C'est la première fois que ça m'arrive. Je n'ai jamais eu peur de la page blanche. J'ai toujours pensé qu'on avait besoin de pages blanches pour écrire, de longs moments de silence qui n'en sont pas, qui ressemblent à ce qu'est le corps lorsque tout gronde à l'intérieur mais qu'on ne peut émettre le moindre son, il y a trop de confusion, trop de chaos, il faut attendre, attendre, un peu de clarté peut-être, un peu de paix dans tout ce fracas, pour qu'enfin les phrases soient à nouveau possibles. Oui, j'ai toujours pensé que les défaillances étaient nécessaires, je les ai même aimées, elles me permettaient de mieux renaître à l'écriture.
Mais jamais mes défaillances n'avaient durées aussi longtemps. Huit mois d'impuissance, le désir si grand, qui cogne au-dedans de moi, et l'incapacité d'y répondre, comme si toutes les phrases que j'écrivais étaient des phrases mortes, pétrifiées. Comme si elles ne venaient pas de moi, mais d'une autre, qui me ressemblerait, mais ne serait pas moi. Je ne sais plus où je suis. Peut-être me suis-je perdue quelque part, je ne sais pas où, je ne sais pas quand.
J'ai peur. J'ai peur que ça ne revienne jamais."

Laurence Tardieu - Un temps fou

"Et ce serait quoi, pour toi, le lâcher-prise ?
"Ce serait...je ne sais pas...ce serait, je crois, ne plus me sentir en prison dans ma tête...

 

 

Six mois aujourd'hui que je vous écris ici, six mois peut-être aussi que certains d'entre vous me lisent. Une demi-année de partage, et même si le temps n'est qu'un concept crée par l'Homme pour représenter la variation du monde, ces six mois là, je vous les dois. Merci, sans vous ce blog n'aurait pas de raison d'être, sans vous je n'existerais pas. L'écriture est ma seule manière d'être au monde, et même si parfois je doute -beaucoup ces derniers temps, je vous l'avoue- sur le sens de cette écriture, sur ma faculté à dire, sur la beauté présumée de mes mots, sur ma légitimité à écrire et sur un quelconque talent que je ne semble pas avoir (et la vie se charge de me le montrer), je vous remercie vivement d'être derrière votre ordinateur à me lire. A donner du sens à mes mots. Je n'ai plus de créativité, plus d'imagination, mais je vous promets que je lutte de toutes mes forces pour reconquérir à nouveau tout ce que cette souffrance me prend, y compris ma faculté à rêver (pour l'anecdote, que j'ai retrouvé l'espace d'une heure il y a quelques jours en écoutant l'album des chansons d'Emilie Jolie et en lisant l'album Princesses (oubliées ou inconnues...) de Rebecca Dautremer...et oui, il suffit de bien peu, parfois, et les messages sont là où l'on s'y attendrait le moins...j'ai enfin décroché, pour un petit temps, de la réalité et de ce monde si terre-à-terre qui me cloue au sol...)
Je dors plus que de raison, je décore mes ongles de paillettes et j'écoute le nouvel album d'Angus & Julia Stone, je prépare un petit paquet surprise pour mon amie épistolaire, je tente de réconforter Clémence car j'aurais tant voulu que cette douleur-là l'épargne enfin, je réfléchis (encore et encore) à mille choses (dont certaines ne mériteraient même pas d'être pensées), je noue et je dénoue les nœuds dans mon ventre, je souris devant le retour du soleil, je découvre de nouvelles mélodies, je pleure un peu (mauvaise habitude), je pense à tous ces gens qui se croisent et ne se voient pas. Et puis, et puis j'imagine l'écriture d'un livre à venir, peut-être...
... et cette petite boule au creux du ventre se charge à chaque minute de me rappeler que l'écriture m'a délaissée et combien elle me manque. Je tente de ne pas me laisser couler, et dès que l'écriture me fera signe, je serai au rendez-vous.
Je reviendrai bientôt, je vous le promets. 
Amicalement vôtre, 
Fantine

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Soie

La toute dernière Lettre d'un Inconnu...
La toute dernière Lettre d'un Inconnu...

Je pourrais dire que cela ne m'atteint pas, feindre un sourire et passer à autre chose, faire semblant de ne pas voir et de ne pas savoir, mais ce serait un mensonge. Je redoutais le moment des photos, bien sûr, de cette soirée à laquelle je n'ai pas été invitée, et les voir me fait l'effet attendu, le même qu'en voyant les photos du gala de fin de lycée auquel je n'étais pas, cette petite place vide toujours qui aurait pu être la mienne alors que j'étais absente. Je suis toujours la personne qui n'y est pas, celle qu'on trouve gentille mais qui met mal à l'aise parce qu'on ne sait pas vraiment qui elle est et qu'elle ne sait plus ouvrir son cœur. Je le sais, j'exagère. Il me le rappelle parfois ou me le fait comprendre et je pleure à nouveau, plus fort encore. Je ne sais pas ne pas être excessive : mes sentiments ne connaissent pas la demi-mesure, et l'amour la tristesse la colère refoulée tendent à me détruire. Je pourrais également affirmer que mon amoureux ne me manque pas, et pourtant son départ a réveillé en moi ce sentiment d'abandon déjà tant éprouvé, qui détruit mon cœur à petit feu et me laisse là, immobile, paralysée et agonisante. Les visages de tous ces gens qui me manquent envahissent mon esprit, je ferme les yeux et je les vois ; partout, par tous les temps, tout le temps, je me fuis parce qu'ils me hantent, je me perds dans les pas, dans les livres, dans les images, dans ses bras, dans des soirées trop alcoolisées. Irrémédiablement pourtant, je me retrouve encombrée du fardeau de moi oublié pour quelques heures seulement. On ne peut pas fuir bien loin de soi...

 

« C'étɑit au reste un de ces hommes

qui ɑiment ɑssister à leur propre vie,

considérɑnt comme déplɑcée toute ɑmbition de lɑ vivre.

On ɑurɑ remɑrqué que ceux-là

contemplent leur destin à la

fɑçon dont lɑ plupɑrt des ɑutres

contemplent une journée de pluie. »

Soie - Alessandro Baricco & Rebecca Dautremer


Je rêve de voyage, j'ai des envies d'ailleurs comme si ailleurs était mieux qu'ici. Je rêve d'y être plus heureuse, de partir vivre là-bas, respirer l'océan en me levant le matin, porter, pourquoi pas ?, un ciré jaune et des bottes en caoutchouc. Partir. Je me surprends à réaliser que je n'aurai bientôt plus aucune attache ici et que le vent me poussera sans doute ailleurs. J'aurai mal, bien sûr, de laisser ma petite maman, j'aurai peur pour elle et je m'en voudrai de ne plus être à ses côtés. Je ne suis pas certaine qu'un jour j'oserai. Ces idées volent et m'aident parfois à espérer un avenir meilleur, un avenir qui n'appartiendrait qu'à moi. Un futur où je prendrais enfin les rênes de ma propre vie. 

 

En attendant je suis parvenue, peut-être pour la vraie première fois depuis longtemps, à profiter de cette solitude non-désirée, à prendre du temps pour moi. J'ai terminé un livre absolument magnifique de Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, je m'extasie devant les fabuleux dessins de Rebacca Dautremer et je redécouvre avec délicatesse les albums de Suzy Lee. Je me choisis des films et des livres, beaucoup. Je sors pour quelques pas, ce n'est qu'une question de mètres et pourtant je reviens épuisée. Je prends garde à être tolérante envers moi-même, accepter que la situation actuelle est ainsi et que rien ne me sert de lutter contre quelque chose que je ne contrôle pas. J'essaie d'équilibrer mieux mes repas dans la mesure de ce que je m'accorde, je me force à y intégrer plus de protéines, j'essaie de ne pas penser qu'à cela, et pourtant. Cette chose-là est plus forte que moi, et c'est terrifiant. J'ai envoyé le mail commencé jeudi, un message d'au-secours, une sollicitation d'aidez-moi, une supplication de ne pas me laisser seule et désarmée. J'emmène en allant me coucher une tasse de chocolat froid, une substance que contient le lait aiderait à dormir, paraitrait-il. J'inspire sur deux temps et j'expire en comptant jusqu'à quatre, je cale le bout de ma langue sur la petite montagne du palais juste derrière les incisives pour focaliser mon attention, je me recroqueville en serrant le deuxième oreiller contre mon corps et j'attends le moment propice pour fermer les yeux sans avoir trop peur de ce que je vais trouver derrière mes paupières closes. Comme lorsque j'étais petite, je m'imagine le monde de l'autre côté, celui que l'on va chercher quand on s'endort. Je vois la forêt enchantée, j'entends le clapotis de l'eau et j'attends Morphée. Il y a des soirs comme celui-ci où elle m'oublie mais je me plais à croire que demain soir, lorsque le soleil se couchera, elle pensera à moi. Dans le silence pourtant, parfois bien tard, elle finit toujours par me surprendre. Je délie mes poings serrés et enfin, je m'endors. Enfin, après tant d'efforts, je m'abandonne.

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"Se coudre les paupières pour ne plus voir rien."

"Et dans ce décor sans couleur, l'orphelinat des cœurs brisés nous invite a perdre le goût, des petits instants de bonheur qui jadis étaient faits pour nous..." Barcella & Emilie Loizeau

 

* * *

 

Je reconnais si bien la scène qui se joue devant moi, en moi, malgré moi. Je la reconnais si bien pour l'avoir vécue à plusieurs reprises, pour y avoir survécu mais au prix de, je ne sais pas, je ne peux pas mesurer avec exactitude tout ce que j'ai perdu dans la bataille. Le noir abyssal. L'envie de mourir dès les paupières ouvertes. Les nuits entrecoupées de pleurs. Le désir, plus fort que tout le reste, de maigrir, de dispaître, d'oublier, souvent. Le désir d'inexister, surtout. L'envie de ne plus être ou la non-envie d'être, je ne sais pas comment est-ce que l'on dit seulement, je ne sais même pas si elles se disent, ces choses-là. Pardon. Combien de fois faut-il rejouer la scène pour être capable de s'en défaire ? Combien de fois faut-il mourir en silence pour respirer à nouveau ? Les chansons de Renaud qui défilent et celles de Rose aussi, que je connais par coeur. Ces mots qui me donnent envie de pleurer. Une fatigue impénétrable qui transforme le moindre geste en épreuve, qui me cloue au sol des heures durant en fixant le plafond sans retenir les larmes qui affluent. La fuite dans le sommeil et dans les livres, le reste je ne peux plus, je ne sais plus, c'est trop me demander. Pas de sublimation, aujourd'hui, pas l'envie ni le courage de trouver le beau dans tout ce qu'il y a de moche, pas la force de débusquer les sourires ou les désirs enfouis, oh non, plus la force. Depuis quelques jours, le même paysage mais un angle de vision différent. Maintenant, je vois la vie qui se déroule devant moi depuis le dixième étage et le vide m'attire, le non-sens et la boule de chagrin logée dans ma poitrine me font pencher vers l'avant, un peu, pas suffisamment peut-être. 

 

* * *

 

"J'ai colorié un sourire sur ton visage pâle, 
J'ai fait venir dans la nuit noire d'innombrables étoiles, 
J'ai fait chanter le piano,
J't'ai enveloppé de beau..."
Amelie-les-crayons

 

"Et y'a pas d'horizon cette rivière n'a qu'une rive,
Et puis c'est si profond qu' il faut pas s'étonner, que tout le monde en meurt et que les psys en vivent..." B. Doremus

 

* * *

 

Des journées passées à vouloir écrire, à espérer que les mots comme un souffle me ramènent à la vie et à ne rien voir venir pourtant. Des journées passées à attendre, donc. Tous ces mots ne viennent pas, ils sont comme morts-nés, avortés, des mots silencieux s'ils sont vivants. Tous ces mots qui ne franchissent pas le seuil de mes lèvres avant de se noyer dans mes larmes. Ils sont revenus ce matin, très tôt, les mots. Je le sais maintenant, parfois il suffit d'attendre, ne pas bouger, ne pas répondre aux mails, laisser l'orage passer et le petit lac de larmes au fond de la gorge se tarir. Parfois, on n'a d'autre choix que de serrer les poings et de fermer les yeux très forts à attendre que la journée finisse enfin. Ce matin, il faisait encore sombre dehors, les mots sont revenus. Je devrais le savoir, pourtant, maintenant, que je peux leur faire confiance, qu'ils sont sans doute les seuls qui ne pourront jamais m'abandonner, qu'ils reviennent toujours, qu'il faut leur laisser le temps parfois. 

 

* * *

 

Suis-je malheureuse ? Mal-heureuse ? Qu'est-ce que c'est que cette petite chose-là, impalpable, invisible, qui me ronge en silence et m'empêche à la vie ? Pourquoi les autres ne voient-ils pas mon incapacité à vivre ? Suis-je responsable de mon propre malheur ? Est-ce que cela, tout cela, est-ce que cela est ma faute ? Est-ce que j'exagère ? Est-ce que je manque de volonté ? Je le sens bien, pourtant, je le ressens ce nœud à l'intérieur de moi,  mais que pensent-ils, eux, les autres, tous les autres ? Que tout cela n'est que dans ma tête et que je le fabrique ? La fabrique à tristesse, peut-être.

 

* * *

 

Les jours sans trêves et les nuits sans rêves qu'il y a derrière, devant peut-être, je ne l'espère pas, je croise les doigts comme une enfant pour que ciel m'entende. Ni l'épuisement, ni le chagrin, ni la chimie n'y peuvent rien : le sommeil ne veut pas de moi, mon corps supplie et mon cerveau refuse. Je supplie mais Morphée ne plie pas, je n'ai pas droit au repos. La nuit auparavant était pour moi propice aux mots lorsque je ne dormais pas, à la mélodie des jolies phrases qui viennent sans que l'on ne les cherche, et pourtant, maintenant, ces derniers temps, et pourtant, rien ne vient et le silence m'oppresse. La nuit ne se prête qu'aux confidences que je me chuchote à moi-même. Tous ces mots que je garde et que je voudrais partager pourtant, que je ne parviens pas à formuler, toutes ces pensées et tous ces maux, je voudrais vous les conter, les écrire, mais il y a cet immense mur qui brouille mes idées et écrase ma capacité à dire.

* * *

 

"Comment ça s'arrête, ah, 

Ces p'tits moulins dans ma tête ? " Loane

 

"Surtout le printemps, surtout l'été, surtout l'automne, surtout l'hiver.
(...)
Je crois donc j'espère."
Grand corps malade

 

* * *

Fin.

 

 

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Les jours sans nuages

Samedi couleur jaune blé. Ma maison de petite fille qui reprend vie. Les amis de ma sœur qui arrivent et l'étonnement, leur émerveillement face à cette grande bâtisse de campagne. L'odeur de crème solaire, senteur de l'été. Ma peau de lait. Les parties de Uno à l'ombre de la glycine. Les rires qui s'envolent plus haut que l'immensité. Le barbecue dont je ne profite pas, le premier vrai repas d'été. Les cerises ramassées et les doigts colorés. La sieste sous le parasol pour tenter de vaincre la fatigue. L'attente les résultats de Rolland-Garros. L'eau qui m'attire, d'une manière si intense et si inexplicable, l'eau qui m'attire et le froid qui me paralyse pourtant lorsque j'y trempe les pieds. L'eau glacée qui monte jusqu'à mes mollets, pas plus haut, pas plus haut. 

 

Dimanche couleur bleu ciel. Ecrire des cartes postales à l'ombre du beau temps et glisser quelques pâquerettes dans l'une des enveloppes. Grimper au cerisier, ces branches que je connais par cœur après les avoir parcourues tant de fois. Des branches un peu plus fragiles qu'auparavant, elles ont vieilli en même temps que j'ai grandi. La chaleur, étouffante. La lecture au bord de la piscine et le repos dans le hamac. Le bien-être lorsque je rentre dans l'eau, le froid qui me traverse, un mal pour un bien, un bien immense, je rentre dans l'eau transparente en maillot de bain et vêtue d'un vieux T-shirt à mon papa, par pudeur, par honte. Et la musique à tue-tête sur le chemin du retour, le sourire au lèvres, les paroles sur le bout de la langue. 

 

Ah, les jours sans nuages. Bric-à-brac de mots envolés, de senteurs et de sourires. Fragments de vie que l'on tente de garder en mémoire pour les jours à venir, inanimés et gris. Se dire que demain n'existe pas, faire taire la mélancolie et se nourrir des rires des autres, de leur bonheur, de leur légèreté. Et croire, s'obliger à croire que cela suffit.

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Je dis cela.

 

Les yeux qui piquent. Mais un petit sourire, quand même, cette esquisse de sourire, surtout. Le spectacle d’hier dont il reste la petite boule de trac près du plexus, un peu plus à gauche, plus près du cœur qu’on ne saurait l’imaginer. Le regard de ceux que j’aime le plus posé sur moi, ceux pour lesquels, je crois, l’amour qu’ils me portent est quelque chose d’acquis et d’immuable. Ma famille. 

Et ce soir encore, je serai comédienne. Lorsque le soleil se couchera pour laisser place a la nuit piquée d’étoiles, je serai sur scène et je serai une autre. Une jeune femme qui ne guérit pas de son enfance avortée et du départ de son frère et de la violence des mots de son père. Je jouerai la timidité, la peur, je jouerai la tentative d’affirmation de soi lorsque l’on cherche a trouver une place, sa place. Aussi, danserai la valse sur un air de Joséphine Baker. Ce soir, je serai cela. Car, chacun de ces personnages que je joue, ne sont-ils pas un peu moi, dans le fond? Est-ce qu’ils ne me collent pas à la peau? Ils sont dans l’ombre qui me suit au moindre pas et veille sur mes cauchemars. 

Ce soir, je dirai cela, je serai cela, l’importance et la puissance des mots. On dira tous, nous tous, ensemble, les blessures qui ne guérissent jamais vraiment mais qui peuvent cicatriser et ne laisser qu’une trace, si les mots sont prononcés, aussi violents et accusateurs soient-ils. 

Ce soir, mon amoureux sera face à moi et j’espère qu’il me trouvera belle. 

Ce soir, «Je dis cela». Et pendant qu’au-dehors les étoiles danseront, j’espère que nous serons grandioses : nous, les héros.

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Rien de grave

"Fantine, tu as peur des mots."

Et la terre tourne autour de moi. 
J'ai le cœur qui chavire. 
S'il savait, en disant cela, qu'il touche à l'essence même de ma vie. J'ai du mal à les dire, les mots, ces mots là plus précisément, dire Je tiens à toi, ces quatre petits mots, dire J'ai besoin de toi, l'avouer, accepter l'amour et ne pas craindre l'emprisonnement, tel un oiseau qui prendrai le risque de s'approcher de la main de l'Homme. Les mots meurent en atteignant mes lèvres, il est tellement plus simple de les écrire et c'est une lâcheté, peut-être, que de se cacher derrière l'écriture.

Mais dire, je ne sais pas.

 

Il y a eu... 

...le goût amer que laisse le sentiment d'avoir été trahie. A elle pourtant, je lui ai dit des choses. Elle m'y a invité, tout en douceur. Et je me suis laissée porter par ce sentiment de bienveillance qu'elle m'inspirait. Je me suis laissée trahir. Je lui ai offert ma confiance, ce don-là, l'un des plus précieux sans doute, j'ai raconté des bribes de ma vie, par petits morceaux, je lui ai offert ma vie. Offrir sa confiance, on dit cela, je crois. Et parfois, on fait le constat décevant que les mots déposés n'étaient pas des confidences. On réalise que notre parole n'était pas reçue, pas interprétée comme on l'imaginait. Que l'empathie n'était en fait que du jugement. 

Trahie et déçue. Se laisser trahir. Ce goût amer dans la bouche, celui de l'hypocrisie. Cette envie de hurler. Se promettre de ne plus jamais faire confiance. Méchante!. Cette envie de pleurer. J'ai tant de mots en ma possession et c'est cette  seule expression-là qui me vient pourtant, Méchante!, comme une enfant désarmée qui peinerait à se défendre. Je ne crois pas avoir appris, à me défendre je veux dire. A laisser glisser non plus, à ne pas recevoir en pleine figure. Louper l'arrêt de métro, la tête embrumée et le cœur meurtri. Méchante!, et cette remarque qui n'en finit pas de tourner. Trahie. Qui sont vraiment les gens que l'on imagine ? Qui sont-ils réellement ?

Il y a eu...

...Victor. Je voulais parler de toi, aussi. Ici ce soir, je voulais parler de lui. C'est difficile parfois de me comprendre. Quelquefois, même moi je m'y perds, c'est dire. Je ne me suis pas encore trouvée que je me perds à nouveau dans les méandres de mon être, quelle idiote. Mes pensées avancent, reculent, se contredisent parfois. Mes idées filent, je les attrape au vol ; l'écriture m'aide à me canaliser, à apprendre. Et surtout, l'écriture laisse une trace de moi à un instant t, elle me permet d'évacuer et de comprendre ce qu'il se passe dans mon esprit à ce moment-là et la plupart du temps, j'y vois un peu plus clair ensuite. Mais toi, tu essaies de comprendre celle que je suis, malgré toutes ces contradictions que tu peux lire en moi. Tu es tolérant et tu essaies, et jamais je ne pourrai t'être suffisamment reconnaissante pour cela.
"Buongiorno, amore." Depuis la lecture de ce livre (Laver les ombres - Jeanne Benameur), il m'arrive d'imaginer les mots en italien. Et quand je te l'écris, je le pense dans une autre langue, une langue inconnue et si chantante. J'imagine les mots, je les laisse naître. Quand je me le dis, je te l'écris en français : Bonjour, amour. Puis je l'efface, je n'envoie rien, Bonjour tout seul, ça engage moins. Preuve, une fois de plus, de mon incapacité à me laisse t'aimer. Parce que la peur de perdre est dévorante, omniprésente.

Il y a eu, aussi...

...les larmes enfouies dans l'oreiller en regardant Alabama Monroe et les chansons du film que j'écoute en boucle, désormais. Cette lumière jaune qui est entrée par mes fenêtres un soir, le ciel gris et les nuages menaçant d'une nuit d'orage qui s'annonçait. Le sourire de Florian revenu de Genève tout spécialement pour le festival des 24 heures de l'insa. Le cauchemar qui a semblé durer des heures le jour de la fête des mères : maman meurt, on le sait et on ne peut rien faire, il lui reste quelques semaines et on ne peut rien faire, le cancer est revenu et les médecins l'ont vu trop tard, maman se meurt et on doit simplement attendre, attendre que la mort l'emporte. Et toute cette colère tue jusqu'alors, vingt et une années de colères refoulée qui rejaillissent, je vous laisse imaginer. Et cette tristesse, immense, immense car maman va mourir et que l'on ne peut rien faire. En plus, il y a quelques jours, j'ai perdu un bracelet auquel je tenais beaucoup. Cadeau de ma maman et de ma sœur pour mes seize ans, un fin bracelet en argent qui liait quatre cœurs les uns aux autres. Ma sœur venait de quitter la maison, mais il y avait, à mes yeux, ce symbole, ce geste pour me prouver que nous étions encore quatre, unis, malgré tout. Malgré la vie qui va, le temps qui défile et les personnes les plus chères qui s'éloignent. Même si, quelque part je le savais déjà, plus rien ne serait jamais comme avant. Depuis quatre jours, le bracelet n'est plus à mon poignet et je touche l'absence, le lieu où il était, le lieu où il devrait être, je le touche en permanence. J'ai cherché partout, secoué les draps et scruter chaque espace : il n'est pas là, jamais. Plus récemment, les résultats des élections qui renforcent mon questionnement sur l'humanité et, moi qui m'intéresse si peu aux élections, qui est si ignorante de la politique, malgré tout, je suis outrée. Outrée par l'imbécilité des gens et ce qu'ils n'ont pas retenu de l'Histoire et de la monstruosité dont est capable le genre humain. Outrée qu'autant de personnes puissent partager des idéaux qui sont si loin de ma conception de l'Etre Humain à moi. Outrée, même, ne serait-ce que ce genre de raisonnement existe. Et puis malgré cela il y a des petits lumières, comme le film documentaire dont je partage avec vous la bande-annonce ci-haut : "Ce n'est qu'un début". Parce que je crois que l'avenir est possible, autrement.

 

 

Cet après-midi, je doute. J'ai commencé cet article il y a quelques jours déjà et je l'avais intitulé "Caresser l'espérance". Je le renomme, ce soir, parce que je peine à y croire. Cet après-midi, je doute. De ma vie et de ce qu'elle représente. De cette vie et du sens que lui donne. Ce soir, je doute même que tout cela aie un sens. Et puis, je me force à penser aux choses qui, à mes yeux, ont du sens. Aux minuscues instants, aux personnes qui, d'une manière ou d'une autre, m'atteignent. Dans le bon sens, je veux dire. Aux choses qui me touchent, qui me font sourire, aux rares choses auxquelles je tiens. Je pense à cela pour ne pas me perdre dans le reste. J'énonce. Mme M. et ses appels bimensuels, l'attente de ses mots et la chaleur de sa voix. Le groupe de théâtre, la troupe, nous les héros, même si l'aventure touche à sa fin et qu'il ne restera bientôt plus que le souvenir des moments partagés. J'énonce. Amandine et les mots échangés, quelques rayons de soleil, sa vie à elle et ma vie à moi, ici. Victoire, les morceaux d'elle qu'elle livre sur son blog, la justesse et la douceur de ses mots dont je me délecte. J'énonce. De temps à autre, une lettre d'un expéditeur inconnu et parfois, la douce surprise de me laisse attendrir et de voir naître sur mes lèvres un sourire. J'énonce. Maman, ma sœur, les copines de l'école. J'énonce. Victor, Maëla, Coralie. La réponse du mail envoyé à Lucie avant-hier, elle aurait été heureuse de me revoir, dit-elle. J'énonce. La petite boule de poils gris qui m'attends chaque soir derrière la porte d'entrée. J'énonce. J'énonce et je ne sais plus. Et puis il y a, tout de mêmesurtout, tous ces mots qui affluent et que je note, que j'annote, dans le métro, au coin d'une rue, tard le soir, tous ces mots dits et qui me marquent, et que je marque, pendant un cours, au cours d'une discussion, autour d'un verre, entre deux lignes, toutes ces pages de livre cornées pour que je n'en oublie pas le numéro, l'essence même d'une phrase, ce sens même que les mots ont pour moi. Il y a, je crois, surtout cela. Les mots dits et les mots tus, les mots chuchotés et qui me marquent, sans le savoir, à tout jamais. L'écriture sauve de tout, y compris de soi. Je crois. Je crois tant et je sais si peu. Et alors, je me dis à moi-même pour m'en convaincre une fois encore : ce n'est pas rien. Ces choses ne sont pas tout, ne comblent pas, ne réparent pas ce qui a été brisé, mais elles ne représentent pas rien. Mon blues de ce soir à la teinte bleu de Prusse et je me noie, mais demain matin, sans doute, je respirerai à nouveau. Non non rassurez-vous, rien de grave.

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La boîte de Pandore

Je me demandais, tout à l'heure encore, comment est-ce que vous me voyez. Je me demandais, une fois de plus, comme je le fais souvent, ce que les autres, ce que chaque personne que je croise, que je côtoie le temps d'un minute ou de plusieurs années, je me demandais comment vous, qui me lisez, comment eux, qui m'ont vu grandir, rire, tomber et hurler d'effroi face à cette vie, comment chacun d'entre vous me considère. Plus vraiment une petite fille, pas tout à fait une adulte, je reste là, immobile, figée -le mot exact- en espérant que le temps glisse sur moi sans me toucher, une certaine conscience cependant du sablier qui, inéluctablement, continue sa course, avec ou sans moi. J'y pense et je me déteste à ne pas savoir y prendre part, à cette vie-là, à ne pas savoir la vivre entièrement, je suis là pourtant, j'apprends mes textes de théâtre, je révise mes cours, je rédige, je rature et je recommence, je note tout dans mon agenda, chaque minute de mon temps y est savamment explicitée et c'est presque effrayant, cette manie que j'ai de tout planifier, de ne rien laisser au hasard, de ne laisser aucune ouverture pour l’inattendu, l'imprévisible, de ne laisser aucune place pour la Vie, la vraie. Je verrouille chaque cadenas et je prends garde à ne pas me confronter aux questions -celles que je sais inhérentes à ma personne- et auxquelles, en me confrontant, je le sais, je prends le risque de me laisser mourir à nouveau face aux réponses que je ne pourrai trouver, face à ces grandes énigmes dont la Vie a oublié, à ma naissance, de m'amnésier. La guerre, la monstruosité dont l'être humain est capable, donner la mort -volontairement-, donner la mort et faire souffrir. Cette guerre à grande échelle qui me renvoie à la guerre intérieure, ma guerre, celle du dedans qui fait rage. Ce que je voulais dire, au début, c'est que je ne sais pas quelle image subsisterait de moi si je venais à disparaître aujourd'hui. Mon écriture est pour la plupart d'entre eux un secret, ils ne savent pas que je suis un écrivaine -plus qu'une écrivante-, que j'ai de l'encre dans les veines et que c'est eux, eux qui m'ont offert au monde telle que je suis. Je ne sais pas si je suis pour vous une fillette ou une jeune femme, forte ou trop fragile, quels traits de personnalité vous m'attribueriez, quelles envies et quels rêves, quelles névroses et quels troubles, quels chagrins et quels questionnements, je me demande quels livres vous feraient penser à moi, quels films, quelles odeurs, quels visages. Je me demande, est-ce que vous penseriez à moi ? De quelle manière ? Je me demande cela et je sais que cette question est, elle aussi, sans réponse, que chaque regard qui m'effleure gardera un souvenir unique de moi, de celle que je suis, de celle que j'aurai été. C'est aussi pour cela que j'écris ici ; pour que si je venais à disparaître, il reste cette trace-là, cette trace de celle que je crois être. Il y a cette boîte de Pandore, à l'intérieur de moi. Je l'ai ouverte, une fois, il y a quatre ans maintenant de cela, quatre ans que je me meurs car je ne peux plus tout à fait respirer, quatre ans que j'ai ouvert cette boîte et que ce geste, l'ouverture de cette boîte, a laissé des cicatrices qui ne disparaitront jamais vraiment. Maintenant, je dois rattraper tous les maux et les remettre précautionneusement un à un dans la boite, sans laisser sortir les autres qui n'attendent qu'un instant d'inattention de ma part pour s'échapper. Tous ces maux qui me guettent, qui sont au creux de moi, dans cette petite boîte, qui sont ici depuis toujours et que je dois résoudre un à un, sans me laisser détruire par les autres, par tous les autres. C'est drôle, lorsque j'ai rencontré ce grand médecin, spécialiste d'une maladie aux causes inconnues, il a fait glisser devant moi, sur le bureau, du bout du doigt, un schéma dont le titre était le suivant : "La théorie de la boîte de Pandore". Tout cela -ces symptômes- serait du à un traumatisme dans la prime enfance, me dit-il. Il est question, aussi, sur la feuille et dans sa paroles, de candida albicans, de lymphocytes T, de récepteurs NMDA, de sérotonine, de mélatonine, mais ce n'est pas cela dont je veux vous parler, pas cela dont je veux écrire, vous écrire. Ce dont je veux vous parler, c'est de ce qu'il appelle les "peurs inconscientes". Après l'auscultation, sans crier gare, la question qui me meurtrit : "Est-ce que quelqu'un vous manque ?". Bien sur que quelqu'un me manque, qui je ne sais pas, je ne peux pas vous le dire car je ne le sais pas, mais je sens bien que je cherche, une personne, cette personne qui saurait tout combler ; le manque, bien sur que que je le connais. Le manque et moi, nous sommes inséparables. Parfois, j'ai même ce sentiment de n'être que lui, un trou béant, un rien, un manque immense, un amas de pertes. J'ai balbutié, oui, je la connais cette sensation de manque. Je suis incomplète, je me sens incomplète. Sa théorie, sa suggestion, ma plus grande peur, ce serait elle, sœur jumelle avortée, disparue avant même d'être venue à la vie. Je t'ai sentie, pourtant, tu étais là. Mémoire du corps. Je crois. C'est ma vie maintenant qui est avortée, maintenant que je vis dans l'ombre de toi, de celle que tu aurais du être.

 

"Et parfois encore, nous devrons l'admettre, nous ne seront pas vus tels que nous croyons être, en vérité, tels que nous aurions tant voulu qu'on nous aime. Se contenter du regard des autres et ne plus rien espérer, cesser de prétendre à notre vérité, notre vérité, ce sont les autres qui nous l'accordent, notre vérité, elle restera secrète, tant pis, tant mieux, nous ne pourrons plus la dire." Jean-Luc Lagarce - Nous serons sereins, cette nuit-là encore - Jean-Luc LAGARCE


Le vent m'emportera et alors, que restera-t-il de moi ? Des bribes de souvenirs, des textes inachevés et des pensées que je n'aurai pas su coller au papier. Rien de plus ni de moins lorsque le vent m'emportera.

* Nota-bene : Je voulais vous dire, aussi, que j'ai longuement hésité avant de joindre cette chanson-là à l'article. Il y avait celle-ci et celle-là aussi dont je me suis enivrée pour trouver les mots (oh, vraiment, prenez le temps de les écouter, elles sont sublimes !). Et aussi, si vous voulez voyager, je partage avec vous les clichés de mon périple en Bretagne par , pour les curieux...

 

Nouons-nous - Emmanuelle Pagano
Nouons-nous - Emmanuelle Pagano
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Tempus fugit velus umbra

Locronan
Locronan

Voilà maintenant neuf jours que je suis rentrée -de retour, on peut dire-, même si je ne sais pas vraiment si j'habite quelque part, si ce lieu est le mien ou si je lui appartient, si je me sens ici chez moi. Je dois avouer ne m'être jamais réellement posée la question, peut-être parce que la réponse est terrifiante : je ne suis plus chez moi là-bas et je ne suis pas tout à fait chez moi ici. Je suis une voyageuse, je n'habite pas le monde. Ce que je voulais dire -parce que j'avais vraiment quelque chose à dire- est que neuf jours plus tard, je ne vous ai toujours pas raconté la Bretagne. J'avais tout écrit, le détail de chaque journée, les faits et les ressentis, parce que là-bas besoin d'écrire me dévorait et que ce que je vivais et que je voyais, je le vivais et je le voyais pour vous le raconter, pour vous l'écrire. Et puis quand je suis rentrée (admettons), je me suis rendue compte que raconter ces cinq jours en détail prenait beaucoup de lignes et je me suis dis, peut-être que ces lignes ne racontent pas vraiment ce que j'ai ressenti là-bas, lorsque je les relis maintenant elles n'ont plus de sens -plus leur sens initial- elles sont trop descriptives, je pense qu'elles vous auraient paru ennuyeuses. Je commence un article, un nouvel article, un article différent donc, sans publier le précédent.


La Bretagne m'a transcendée. Je pourrais m'arrêter là, l'essentiel serait dit, mais je me dois d'expliciter pour vous le pourquoi de cet émerveillement. Expliciter, car expliquer ne suffit pas. Les yeux grands ouverts, écarquillés, pendant le trajet en avion face à l'immensité du ciel, la taille minuscule des maisons et des champs qui forment une jolie aquarelle et ensuite, le blanc des nuages à perte de vue, un paysage comme une banquise immense. Et puis, l'incitation au rêve des panneaux "Toutes directions", les petits crêperies où nous dinons, la galerie d'art de Philip Plisson dont les photographies me fascinent, les mégalithes de Carnac dressées vers le ciel, la toute jolie ville de Quimper, Locronan, village austère et mystique où le semble s'être arrêté, le vent qui cognait si fort à la pointe du Raz et l'épuisement, les lèvres gercées et le goût du sang dans la bouche, les mains qui sentent l'iode, le groupe de musique bretonne qui joue à l'entrée de la ville médiévale de Concarneau et cet inscription : tempus fugit velus umbra -le temps passe comme l'ombre -, le pendentif en oeil de Sainte-Lucie achetée pour moi et les caramels au beurre salés pour ramener à ma sœur, la pluie-la bruine-le crachin, ce petit nuage gris suspendu au-dessus de nos tête que l'on semble promener au bout d'une ficelle, l'odeur de patchouli dans l'une des chambres d'hôtes, odeur qui me donnera envie de pleurer tous les souvenirs de ma mémoire, la dispute du troisième soir avec mon père, et le cauchemar duquel je me réveillerai en hurlant : on a voulu me noyer. Je pourrais vous raconter en quelques mots, aussi, la visite de l'île de Groix à vélos, le petit café à l'ambiance de far west à Port-Tudy (où le bateau nous dépose), il y règne une odeur chaude et sucrée et on est bercés par une musique comme celle de Norah Jones. La dernière chanson qui passe avant que l'on commence notre découverte de l'île sera On the road Jack. Et nous voilà partis sur nos deux vélos verts, on the road, donc. On se perd plus qu'on se retrouve, mais l'île est magnifique, je peux vous raconter Pluneret et la jolie chambre d'hôte de cette immense bâtisse dans laquelle on dormira le soir, intime mélange de chaumière et de maisonnette de lutins. En milieu de soirée, mon corps qui me fera comprendre que je suis allée trop loin, une douleur qui me lance des genoux jusqu'aux cuisses, plus violente que jamais, une douleur telle un poignard, une douleur à en pleurer. Le dernier jour, Nantes, le temps est gris et l'épuisement, la douleur de la veille qui n'a pas totalement disparu et je me traîne, je traîne ce corps qui ne semble être qu'un poids mort.

 

Je dois vous dire, surtout, je dois vous dire la presqu'île de Quiberon dont je suis tombée amoureuse. C'est à partir de là que les mots affluent, que j'éprouve ce besoin d'écrire et que je sens naître en moi cette sensation si rare d'être vivante. Là-bas, j'ai oublié la fatigue, la faim, seul est resté ce tremblement, cette défaillance de mon corps que je ne pouvais nier. La côte sauvage était magnifique et on est on est arrivés lorsque la marée etait basse.  Pour la première fois de ce voyage (on est alors le mercredi, le troisième jour), l’océan, enfin. Je prends conscience de la finitude de mon existence et de l’infini de l’océan, le roulis perpétuel des vagues et mes pensées qui tournent en rond. Je prends garde à faire attention à chaque pas, être précautionneuse, veiller à prendre soin de moi. Mon père ne se rend compte de rien car il ne veut pas voir, je crois. On se connait si peu et si mal, lui et moi. Mon père. J'ai grandi près de lui, sous son regard, et aujourd'hui nous nous côtoyons comme deux inconnus. Nous échangeons quelques souvenirs, le temps d'avant, les personnes rencontrées et le souvenir que j'en garde. Cette maladresse parfois, ces silences suspendus. Mon papa. J'ai pris des centaines de photos jusqu'ici, mais de nous deux ensemble, aucune trace. Quelques photos de lui, oui, au loin, regardant l'océan. Après les cinq jours, il n'y aura qu'un seul cliché de nous deux, de nous deux ensemble, je veux dire, pris rapidement après un "souris, papa!" aussitôt lancé qu'il s'était envolé. Assise là sur cette roche, je pense au désinvestissement de la vie qu'il m'a transmis et, je crois aussi, à cette fascination de l'océan. Le soleil nous offre un peu de lumière et on reste là un moment, allongés sur les rochers. Que l'éternité me semble longue, et pour la première fois je crois, qu'elle me paraît douce.

 


Je décide de laisse le mauvais de côté, d'oublier la fatigue, la douleur, la dispute et les moments où j'attendais qu'il prenne soin de moi et qu'il ne l'a pas fait -parce que jamais, non, il ne prend soin de moi-. Je décide de garder les étoiles dans les yeux et les jolis souvenirs à ranger dans les tiroirs de mon cœur et de ma mémoire. 
Alors, à la question que mon papa m'a posée un jour en riant "Tu te sens bretonne ?", je crois que je peux désormais répondre que oui, je suis certaine que quelque part, je suis un petit peu bretonne dans l'Âme. 

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Le jour où

Cet article en attendant le jour où, je vous promets, je vous raconterai ce qu'il s'est passé dans ma vie ces dernières semaines. J'essaie d'écrire pourtant, je passe tant d'heures face à une feuille mais elle reste vide ou bien je rature, encore et encore, car je suis insatisfaite plus que jamais et que je voudrais pouvoir vous raconter la Bretagne avec autant d'intensité qu'elle est entrée dans mon coeur. Et tout ce que j'arrive à écrire est fade insifignant, si loin du vécu que je me déteste à ne pas savoir. Alors je doute, pour tout, pour rien, pour le moindre geste et le moindre mot, ici comme dans le dossier que je dois rendre dans maintenant six jours et pour lequel je n'arrive pas à aligner trois mots. Ce bruit dans mon coeur ressemble à de la peur. Cette peur dévorante et que je connais si bien, celle de n'être rien, si peu douée, sans aucun talent. Alors pardonnez-moi, je fais au plus vite, je fais de mon mieux. Face au grand vide, je me retiens du bout des doigts.

(pour me faire pardonnez, voilà un peu de nouveauté ici ♥ )

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Soli-lunaire

Une petite merveille d'Alexandre Day. Plus de ses illustrations sur son blog.
"Plumes blanches" - Alexandre Day

Hier soir en rentrant de chez lui, je cherchais le terme exact et j'ai trouvé. On s'offre de la tendresse, voilà ce qu'on fait. Lui et moi, voilà ce qu'on a fait, on s'est offert de la tendresse. Il laisse glisser ses doigts le long de mon dos, je frissonne et il me murmure que je suis douce, qu'il avait oublié à quel point ma peau était douce. En me serrant très fort, il me dit : j'ai peur de te faire mal. Il voulait me voir, maintenant un an que nous ne sommes plus ensemble et j'ai enfin dit oui, d'accord, je vais venir te voir. Je ne sais pas exactement de quelle manière je me suis retrouvée entre ses bras, il y faisait moins froid. On a fermé les volets et on s'est offert deux parenthèses hors du temps, deux soirs de suite, quelques heures loin de nos vies. Blottie contre lui, son corps brûlant contre le mien, ma tête posée sur son épaule, je me suis oubliée. Et que c'était doux d'être loin de moi. Ces dernières semaines ont été une succession d'au-revoir, d'adieux déchirants qui ont fait pleurer en silence la petite fille qui dort en moi et qui prend toute la place. Mais ça, c'est une histoire bien compliquée, et pas de celles qu'on raconte dans les contes de fées...
Je pourrais vous parler du gâteau en forme de hérisson que j'ai amené vendredi pour les petits lou(p)s, un "gatêau de niverssaire", selon eux, un gâteau d'au-revoir, selon moi. Les derniers câlins, les vœux envolés pour que l'avenir leur réserve le meilleur. Les cupcakes-brownies (que vous pouvez voir ici) confectionnés avec attention et reconnaissance pour celles qui ont partagés mon quotidien pendant près de trois mois. Des petits gâteaux de merci, des gâteaux d'à-très-vite. Je pourrais vous parler aussi du concert de Barcella qui était tout aussi magique que le précédent, des jolies rimes, des mots merveilleux, de la poésie de l'enfance et de la nostalgie de l'insouciance. Il y a eu cette conversation, aussi, autour d'un repas chinois, avec mes parents, ma grande sœur et son compagnon, un weekend où nous étions rentrés dans ma campagne natale. Ma maman disait qu'elle ne savait jamais quoi choisir comme petit cadeau pour ma sœur. Ma sœur et moi riions en disant que c'est parce qu'elle n'avait pas de style. Et moi alors, c'est quoi mon style ? J'ai posé la question et j'avais si peur de la réponse, je sais si peu de l'image que je renvoie aux autres. Florent a dit : un peu hipster, je dirais. Je ne connaissais pas le mot, j'ai cherché des images sur internet et j'étais plutôt satisfaite. Hipster, ça veut dire polaroïd, vêtements vintage et utopique aussi, je crois. Ma maman a dit : romantique, pleine de poésie, et j'étais contente. Je ne suis peut-être pas si loin, aux yeux des autres, de la personne à laquelle je voudrais ressembler. On a pu, pour la première fois cette année, manger à l'extérieur, sur la table en bois dans l'immense jardin de la maison dans laquelle j'ai grandi. L'hiver cède sa place au printemps, le soleil reprend ses droits et ça réchauffe un peu mon cœur gelé. Un soir, je me suis promené sur les quais sur Rhône, à deux pas de chez moi et j'y vais pourtant si peu souvent, allez-savoir pourquoi. C'était une soirée douce, encore lumineuse malgré l'heure avancée, les gens se promenaient et je les regardais vivre. J'ai appuyé sur le bouton vert de mon polaroïd et en rentrant, j'ai noté derrière le cliché, juste en dessous de la date : "Les couleurs du printemps ont si peu d'importance pour celui dont la vie se déroule en noir et blanc." Ce n'est pas facile, d'être moi. Ni tout à fait ici ni tout à fait ailleurs, ni tout à fait vivante ni tout à fait morte, mi-solaire mi-lunaire, à égale distance du ciel et de la Terre.

 

Ce soir, après un long silence, elle me dit : Je ne sens pas en vous le désir de changement. Sa phrase me heurte de plein fouet, telle une accusation : c'est de votre faute si vous ne guérissez pas. J'ai retenu les larmes, je lui en ai voulu en silence. J'aurais aimé pouvoir frapper dans un sac, hurler, mordre dans un oreiller ; évacuer les larmes et la colère. Je lui en ai voulu de douter de moi, de ne pas y croire. C'est à elle de garder confiance, normalement, c'est son rôle de me garantir qu'après tant d'efforts je parviendrai un jour à sourire sans avoir l'impression de mentir. J'ai manqué deux séances consécutives suite à des imprévus, des aléas comme on dit. Elle n'y voit qu'une manière inconsciente d'échapper à nos rendez-vous hebdomadaires. Je lui ai réglé l'intégralité des trois séances avant de partir, ma main enserrant le stylo tremblait. Je ne veux rien devoir à personne. Je me suis rarement sentie aussi seule, rarement sentie en colère aussi, car elle ne comprend pas, non, et son incompréhension me renvoie à la solitude qui m'habite et qui semble être irrémédiable. Je crois qu'un jour, j'en mourrai. De ce froid au-dedans. Mme M. me manque, lundi lorsqu'elle m'appellera ça fera vingt-huit jours sans ses mots. Mme M. me manque. Je me meurs d'être si seule au monde.

 

 

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