Les voyages en train

Certains d’entre vous ont peut-être vus passer, il y quelques jours, un post assez triste et légèrement torturé. Je m’en excuse, il est vrai que je perds un peu pied ces dernières semaines. Des journées passées à attendre la nuit, des heures qui s’étirent pour ne jamais prendre fin. Une vie au ralenti. Je supplie pour cinq minutes de répit, cinq minutes de repos dégagée de mon flot de pensées insensées, infondées.

Vous voyez bien que vous êtes à fleur de peau. Je suis partie de cette remarque, j'en suis restée là. Dans ma tête, ça fuse à toute allure. Fleur de peau. Peau de chagrin. Chagrin, surtout. Elles sont douces, ces expressions, quand j'entends fleur de peau j'ai envie de m'y lover. Mais non, on me dit vous êtes à fleur de peau, trop à fleur de peau, donc vous n'êtes pas capable. Un peu plus, un peu moins, j'ai bien conscience que ces derniers temps je ne suis capable de rien, sinon me concentrer pour respirer et rester en vie un peu plus longtemps...

Je rentre à Lyon, après une courte escale à Grenoble, le temps de revoir les montagnes et de réaliser qu’elles manquent à mon paysage dans la grande ville au cœur de laquelle je vis. Le cœur un tout petit plus léger. A tout, tout petits pas.

Les paroles de Lila lorsqu’on s’est enlacée à la gare après deux ans d’amitié en pointillé, « tu n’as pas changée ». Je me sens si différente pourtant, étrangère à celle que j’ai pu être, une autre personne, plus sombre et moins légère, plus profonde et moins souriante.

J'ai revu Mme M. Ses mots, toujours, ceux qu'elles sait si bien trouver pour m'apaiser quand la vie me laisse tomber. J’espère trouver la force de monter dans le train. La vie ne m’attend pas, et moi je reste sur le quai, à jouer avec mes doigts comme une petite fille inquiète, les pieds cloués au sol et la tête trop pleine de si. Je regarde le temps filer, trop consciente peut-être de ce que je manque, de cette vie qui s’écoule loin de moi, sans moi. Je suis sur le quai et je ne parviens pas à bouger, je regarde le train partir jusqu’à qu’il ne soit plus qu’un tout petit point à l’horizon.  Je pense au personnage de Camille, j'aimerais tellement lui ressembler, j'écoute Grand Corps Malade en boucle comme s'il pouvait penser et panser mes blessures, un peu, comme si. Je pense aux rencontres que je ne fais pas et qui construisent pourtant une vie, à toutes ces peurs qui ne m’appartiennent pas et que je porte, à la légèreté de ma sœur, au sourire de mon père, à mes cours de théâtre et à la préparation du spectacle de fin d’année, on jouera des textes de Jean-Luc Lagarce. Je murmure tout bas : « Dire aux autres, s'avancer dans la lumière et redire aux autres, une fois encore, la grâce suspendue de la rencontre, l'arrêt entre deux êtres, l'instant exact de l'amour, la douceur infinie de l'apaisement, tenter de dire à voix basse la pureté parfaite de la Mort à l'oeuvre, le refus de la peur, et le hurlement pourtant, de la haine, le cri, notre panique et notre détresse d'enfant, et se cacher la tête entre les mains, et la lassitude des corps après le désir, la fatigue après la souffrance et l'épuisement après la terreur."
Je garde en mémoire les mots de Lila lorsqu’on s’est enlacées à la gare après deux ans d’amitié en pointillé, « tu n’as pas changée ». Je me sens si différente pourtant, étrangère à celle que j’ai pu être, une autre personne, plus sombre et moins légère, moins légère, sans doute aucun. Je pense à Lucie, à notre relation dans laquelle je me suis brûlée les ailes, pour reprendre les mots si justes de Mme M., au manque qu’elle a laissée en moi.

Je ferme les yeux très fort pour tout oublier mais je ne disparais pas, je suis là et condamnée à l’être.

 

***

Depuis hier soir, ce sentiment d'urgence m'habite et refuse de me quitter, l'empressement d'écrire, l'urgence de le faire pour rester en vie, peut-être. Il se passe tant de choses dans ma tête et ça va si vite que j'ai peur d'en perdre, d'oublier des éléments importants qui pourraient me mener quelque part où il ferait un peu moins noir. Il y a eu les mots du médecin hier, c'est post-traumatique votre histoire, mais réactionnel à quoi ? J'ai tourné, tout retourné, des moments de vie me reviennent, le décès de mon oncle lorsque j'avais neuf ans, il neigeait ce jour-là, mon père était à Paris, en voyage d'affaires, c'est comme ça qu'on dit ? En voyage d'affaires, dirons-nous. Il n'était pas là quand le maire a frappé à la porte, dehors tout était blanc, c'était éblouissant. Je me souviens que j'étais en pijama, mon père n'était pas là quand le maire a frappé à la porte pour annoncer la mort de son frère. Je pense à la disparition de ma grand-mère maternelle, quel âge avais-je ? Où étais-je, ce jour-là ? Ma mère a-t-elle pleuré, crié ? Je ne me souviens de rien, et l'on ne m'a jamais raconté, ou presque. Les faits, oui, je les connais, c'était le jour de la fête des mères, elle ne répondait pas au téléphone. Mais ensuite, que s'est-il passé ? Qu'est-ce que ma mère a ressenti, quand elle perdu la sienne ? Quels souvenirs douloureux ont été enfouis, recouverts d'un voile noir et épais qu'il ne faudrait surtout pas soulever ? Je pense à toutes ces choses qui se produisent dans notre petite enfance, tous ces faits qu'on oublie, qu'on enfoui pour ne pas se souvenir, et qui pourtant peuvent laisser des traces indélébile, des blessures qui ne cicatriseront jamais vraiment. Toutes ces choses oubliés, anodines, qui ne l'étaient pas vraiment pour la petite fille que j'étais. Mais de quoi s'agit-il, de quoi ? Un abandon, une humiliation, une injustice, une impuissance, une trahison ? Dans mes yeux d'enfant, sans doute la fin du monde, de mon monde, j'entends. Mais où chercher, maintenant que mon regard a changé, où chercher, cet événement qui aujourd'hui me semblerait peut-être dérisoire mais qui m'a marqué à tout jamais, pour le pire à venir. Je me demande où chercher et surtout, comment retrouver ce qui a peut-être été enfoui dans les trous noirs de ma mémoire. Et pourquoi tout s'est réveillé ce jour-là, le quatre février deux-mil-dix, je m'en souviendrai toujours, le quatre février deux-mil-dix, ce jour où j'ai quitté ma vie. 

Je voudrais juste vous manquer...

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