"Le ciel ici est sans étoiles"

Cette dernière semaine, il y a quotidiennement ce flot de pensées qui m'assaille dès l'ouverture des paupières, de souvenirs et tant d’autre choses encore, et mon esprit va trop vite pour que mon stylo puisse le suivre. Il y a eu cette phrase publiée par Nikita sur un réseau social et qui m’a transpercée, sans trop savoir pourquoi : "Nous étions aussi innocents et dangereux que des enfants courant dans un champ de mines". Un flot de larmes déversé lors d’un groupe de paroles, car je parlais de toi, ma petite maman, et de cette l’impression que j'ai que la culpabilité que je ressens envers ta maladie me grignote de l’intérieur. Et lorsque je parle de ma vie, de ce beau désastre, je m'effondre. Alors la vivre, autant vous dire… Et puis il y a eu des rencontres… En une journée, dans le même bus, à huit heures d’intervalle, j’ai été confrontée au pire et au meilleur de l’être humain, à ce qu'il peut donner de plus beau et commettre d'affreux. A la violence à l'état pur lorsqu'un homme d'une quarantaine d'année m'a parlé pendant près d'une demie-heure en me racontant qu'il avait planté un couteau dans la cuisse d'un homme la nuit précédente après des tricheries dans un casino. Il m'a dit qu'il allait se rendre, mais plus tard dans la journée, car il avait trop bu et prit de cocaïne. Il m'a raconté ses quatre années de prison après avoir fracassé le crâne d'un homme sur le pavé et de l'avoir plongé dans le coma pendant plusieurs mois, de sa copine qui est enceinte, un gosse qu'il ne voulait pas, m-a-t-il dit. Dans chacune de ses phrases transparaissait la violence, la violence à l'état pur, je ne saurais pas la décrire, il n'avait aucun scrupule face aux gestes commis, la jouissance de voir souffrir l'autre avant de l'achever. Il me l'a dit, mot pour mot, je deviens fou quand il y a des injustices, mes yeux deviennent rouges et je cogne juqu'au sang. Il a sorti de sa poche le couteau qu'il avait planté dans la cuisse d'un homme quelques heures auparavant. J'aurais pu -j'aurais du, sans doute- avoir peur, mais non. Pas un frisson, pas un regard fuyant face à ses mots si crus. Je n'attaque que les pourris, m'a-t-il dit, je défends les gens bons et honnêtes parce que la justice ne le fait pas.  Je crois qu'il n'avait pas un mauvais fond, cet homme-là, qu'il avait simplement appris la violence comme moyen de réagir, une violence extrême, meurtrière. Sans remords aucun, sans scrupules. La violence dans ses yeux. Et pourtant, j'ai vu autre chose. Je n'ai pas fui, je n'ai pas eu peur, je suis restée face à lui et j'ai essayé de le raisonner mais c'était impossible, nous vivions dans deux mondes différents, lui celui de la violence et moi celui de la tristesse. Il a semblé m'apprécier, il avait besoin de parler et j'étais là, je l'ai écouté et j'ai si peu répondu. En partant, il m'a dit "Que Dieu soit avec toi." En arrivant à la crèche, j'avais une boule dans la gorge et une immense envie de pleurer. Parce que oui, je suis le genre de fille a avoir, peut-être pas de compassion mais de la peine, oui, de la peine pour un psychopathe (il me l'a dit lui-même, ce mot-là, ce terme exact, psychopathe). Allez savoir pourquoi... Il y a une phrase qui me restera, un moment où il m'a dit : "Moi, les pourris, avant de leur mettre une balle dans la tête, je veux les torturer et les voir me supplier de les tuer." Comment oublier ces mots-là ? Qu'est-ce qu'il se passe dans la tête de cette homme pour en vouloir autant à d'autres êtres humains ? Et puis ce soir, dans le même bus circulant en sens inverse, j'ai cédé ma place à une maman et à sa petite fille d'environ deux ans. Lorsqu'un homme plus âgé est entré quelques arrêts plus loin, la maman s'est levée pour que l'homme s'installe à côté de la fillette. Depuis le début du trajet, elle sanglotait en silence, je crois qu'elle avait peur de prendre le bus. Et alors, tel un magicien, le vieux monsieur a sorti de sa poche deux barres de Twix qu'il a tendu à l'enfant. Elle a murmuré merci entre deux sanglots, et a tenu fermement le sachet de biscuits dans sa main jusqu'à ce qu'elle quitte le bus. Le vieil homme riait d'un air malicieux, la maman de la petite fille souriait, et je crois que moi aussi. Le don, dans toute sa splendeur. Donner sans rien attendre en retour, juste pour la chaleur que ça insuffle dans nos cœurs.

 

L’hiver cède sa place au printemps qui se dévoile, et après des mois de froid le soleil s’étire à la suite d’un long sommeil pour poser ses valises au-dessus de mon toit et illuminer mon chez-moi.  J’ai quand même enfiler mes petits baskets en toile, comme pour le remercier d'être revenu, même si la seule chose qui me vient à l’esprit est cette phrase de Laurence Tardieu qui résonne en moi et que j’ai annotée quelque part, parmi tant d’autres, à la lecture de ses œuvres. C’est écrit, elle a écrit : "C'est la première fois que le retour du printemps me fait pleurer. (...) Il faut peut-être avoir compris, de tout son être, qu'un jour, pour nous, le printemps ne reviendra pas." Mais comment ? comment accepter ? comment renoncer ? comment vivre encore après avoir renoncer au retour du printemps et surtout, pour quoi ?

 

Le stage reprend et le réveil sonne à l’aube, il n’est pas encore cinq heures lorsque j’ouvre les yeux. Ce matin, les oiseaux chantaient lorsque je suis sortie, il était encore tôt et les oiseaux chantaient pourtant, je me plais à croire qu’ils l’ont fait pour moi, pour me donner du courage. Un bruit de fond, un murmure quotidien que j’ai comme oublié dans cette ville envahie par les Hommes, oublié ou relayé à une autre vie. Toutes ces choses, minuscules et essentielles : les étoiles dans un ciel noir, telles des milliers de lucioles scintillantes, universelles, libres et inatteignables. Le chant des oiseaux, marcher les pieds nus dans la rosée du petit matin, l’odeur du café chaud et du pain grillé qui vient chatouiller les narines quand le weekend nous est accordé. Oh, tant de souvenirs aussi doux que douloureux pour la petite fille qui sommeille en moi et que l’on tente d’écraser de toutes parts.

On garde finalement si peu de ce qui nous traverse, de ces milliards d’instants qui mis bout à bout forme nos vies. Si fragiles, nos vies. Toutes ces pensées, ces regards croisés, ces mains tendues que l’on n’a pas toujours su saisir. Je ferme les yeux un instant et ça me revient comme des flashs, ces fragments de bonheur dont je ne connaissais ni l'aspect précieux et éphémères. On croit toujours que ça durera toujours, on ne pense jamais que le dernier baiser est le dernier, que lorsque prend une personne dans ses bras ce sera peut-être la dernière étreinte, les derniers mots les derniers que l’on adressera aux êtres aimés. Quelle insouciance, finalement. Je me souviens ouvrir les yeux et ressentir, ressentir vraiment, je veux dire, le bonheur d’être vivante, juste ça, cet instant-là, l’impatience de vivre cette nouvelle journée qui ne semblait attendre que moi, juste ça, le bonheur d’être en vie et ça me semble si grand aujourd’hui, je donnerais tout pour à nouveau y avoir accès, ouvrir les yeux un matin et juste ressentir cela, tout cela, le contentement d’être en vie avec une journée qui s’offre à moi.

 

          Je garde en mémoire ces petits matins où Lucie dormait à mes côtés, nos paupières s’ouvraient presque toujours en même temps, comme un accord tacite passé entre nos deux êtres avant de s'endormir la veille. On se passait des mots comme je ne peux plus me passer d’eux aujourd’hui, peut-être parce qu'on était deux et que désormais je suis seule. On riait aux éclats, souvent pour tout ou rien, des bricoles, on riait aux éclats, c’est cela dont je me souviens. Je ne sais plus ce que cela veut dire, rire aux éclats, sans elle je ne sais plus. Quelques fois, on glissait nos corps encore endormis dans l’eau glacée de la piscine. Je garde le souvenir d’un ciel éclatant et d’un soleil plus brillant que de l’or, l’herbe était plus verte qu’aujourd’hui et le bleu du ciel plus vif. Oh, ces souvenirs, ils me jouent parfois de drôles de tours… Et puis, tant pis… On ne saura jamais vraiment tout de la véracité des choses et des souvenirs, surtout… Tant se perdent et tant se modifient avec le temps qui passe, décidemment, on ne saura jamais vraiment tout… Peu importe, je ferme les yeux quelques secondes et j’essaie de revenir à ça, à cet instant, et plus que de me souvenir encore, je m’efforce de ressentir à nouveau. Je fais cela pour me rappeler à moi-même que j’ai su, que je l'ai éprouvé, que j’ai été vivante autrefois.

          Je me souviens aussi des goûters en famille certains après-midi d’hiver, lorsqu’après être sortis dans la neige on faisait chauffer du chocolat chaud dans la grande casserole en inox, et papa s’activait à couper le pain et à le faire dorer avant qu’on ne le beurre. Je me souviens, les moufles et les combinaisons disposées à sécher sur le radiateur et nous, les mains glacées et nos nez rougis par le froid, des larmes que le vent avaient fait perler au creux de nos yeux, je me souviens de nous quatre encerclant nos bols de nos mains glacées.

          Je me souviens du trajet effectué quotidiennement à pieds pour rejoindre l’arrêt de bus scolaire, le collège d’abord puis le lycée. De ce chemin mille fois parcouru, mille fois avec ma sœur et seule, ensuite. « Tu n’es pas assez habillée, tu vas prendre froid », l’inquiétude de ma mère, toujours la même, quotidienne, tu vas prendre froid. Moi qui aujourd’hui superpose les épaisseurs de vêtements pour me barricader contre le monde, me protéger des autres et du mal qu’ils pourraient m’infliger. Parfois, lorsqu’il était réveillé, Papa m’accompagnait et on avait un petit jeu : le but était d’estimer le temps d’attente avant l’arrivée du bus. Il gagnait souvent, je perdais toujours. Parfois, on variait les règles, c’était le nombre de voitures que nous verrions et pas le temps qu’il fallait estimer. Il essayer quelquefois de tricher en me faisant croire qu’un camion comptait pour deux voitures. Je le laissais réinventer les règles et il souriait, je crois, j’aime me souvenir qu’il souriait.

          Noël 2000. Ma dernière année d’insouciance, d’une certaine manière. J’avais demandé à mes parents de me révéler la vérité concernant le Père Noël. Petite fille, sept ans à peine, j’aurais profité encore un peu, si j’avais su... A l’annonce de la supercherie du grand bonhomme à la barbe blanche et à ses lutins rieurs, j’ai préféré me persuader que maman me faisait une  blague ; bien sur que le Père Noël existait, qui emmènerait les cadeaux sinon ? et pourquoi laisser chaque année derrière le volet un verre de lait pour sa longue traversée, le tour de toutes les cheminées des enfants du monde entier en une seule nuit ? On n’omettait jamais de lui laisser de quoi reprendre des forces et quelques carottes aussi, pour que les sept rennes puisent l’énergie pour tirer le traîneau aussi loin que prévu, jusqu’au retour au Pôle Nord au petit matin. J’ai envoyé des lettres, des listes, je l’ai même eu au téléphone quelquefois, ce vieux bonhomme sans âge qui apportait de la magie à la vie et faisait briller nos yeux d’enfants. Noël 2000. Comme chaque année à cette date, j’ai dormi dans le même lit que ma sœur, serrée l’une contre l’autre sans parvenir à trouver le sommeil. L’impatience, les papillons qui virevoltent dans nos ventres. Morphée qui nous emporte sans crier garde, et le réveil aux aurores, il est très tôt, quatre ou cinq heures peut-être, je la secoue et on se faufile sur la pointe des pieds pour regarder à travers deux lattes du plancher (qu’on connait par cœur, vous vous doutez bien…) les petits tas de cadeaux déposés au pied du sapin qu’on a laissé scintiller toute la nuit. On descend sur la pointe des pieds pour ne pas faire de bruit dans les escaliers, et malgré les nombreux paquets au pied de l’arbre, on les dévore avec les yeux, malgré les nombreux paquets au pied de l'arbre, il n'y avait pas celui que j’avais tant espéré et pour lequel j’avais tant prié ce Noël-là. J’étais tellement déçue quand on est retournées se glisser sous les draps pour quelques heures de sommeil supplémentaires. Au petit matin, quand on a eu sauté sur le lit conjugal pour réveiller nos parents, on est descendus tous ensemble. Je me suis dépêché, au cas où. Les miracles existent. Et je l’ai vu immédiatement. Une petite chienne labrador couleur sable qui battait de la queue au pied des escaliers en semblant m’attendre. Ce fut mon dernier Noël d’insouciance, mais le plus magnifique de tous.


Il se passe tant de choses dans ma tête, tant de pensées y cohabitent, elles me narguent, elles sont comme des petits fils que je voudrais pouvoir tous tirer mais le temps me manque, les mots ne sont pas assez rapides. Mon esprit ne m’attend pas, je dois aller vite, tirer sur chaque fil pour voir ce qu’il cache, mais le temps me presse, m’oppresse. Tant de pensées passent dans ma tête, un vrai capharnaüm, cet esprit-là, tant de pensées passent dans ma tête et je voudrais tout écrire, inscrire pour ne jamais oublier, retranscrire chaque instant, chaque ressenti, chaque émotion, le moindre petit geste que ma mémoire enregistre, comme s’ils avaient tous leur importance dans le chemin qui me ramènerait à moi-même. Longue traversée, j’ai peur de me perdre dans cette tempête, peur de me tromper de direction, je n’ai jamais su naviguer, alors dans une tempête, je vous laisse le soin d'imaginer… J’ai peur d’être une naufragée à tout jamais, ou ne pas même parvenir à sortir la tête de l’eau, me noyer, lutter un peu, pas trop longtemps, et laisser mes poumons s'emplirent d'eau comme tout un chacun inspire de l’air.

 

Elle voulait toucher les gens. C’est le fond qu’elle touchait, surtout.

J’ai espéré si fort que j'ai peur de baisser les bras. 

J'ai essayé si fort, si fort.

 

 

Et puis, je voulais partager avec vous cette chanson de l'album "Alphabête" d'une chanteuse du nom d'Al.Hy. Cette chanson a été écrite par Rose, et inévitablement donc, je trouve les paroles splendides. 

 

Écrire commentaire

Commentaires : 0