Presque plus rien

Je mange des cachets. Tous les jours, de toutes les couleurs, je les avale avec un grand verre d’eau. Vous dites que c’est pour mon bien, je me demande parfois si vous ne me mentez pas. S’agit-il avant tout de mon bien-être ou de votre confort ? Je ne suis pas l'une des patientes les plus silencieuses, et quelqu’un qui hurle de douleur jour et nuit devient vite insupportable. Vous avez réussi, aujourd’hui je n’arrive plus à pleurer et je reste inerte des heures durant, sans un mot, sans un cri.

Je mange des cachets, pas grand-chose d’autre. La nourriture reste bloquée dans ma gorge, les infirmières tentent par tous les moyens de me faire avaler, je n’y arrive pas. Certaines s’énervent et laissent s’échapper quelques jurons à mon attention, elles me reprochent de ne pas faire d’efforts. D’autres sont plus conciliantes et essaient avec moi de démêler tout ce qui se brouille dans ma tête.

Je suis ici parce que j’ai trop aimé. Parce que j’ai aimé trop fort, plutôt, démesurément est le mot juste. J’ai aimé jusqu’à hurler de douleur, j’ai été prête à me détruire pour que l’on m’aime immensément, sans condition aucune et sans limite.

Je suis ici depuis plusieurs semaines déjà, face à vous chaque semaine l’espace d’une demi-heure. Vous savez des choses de moi, mais vous ne me connaissez pas. Vous savez que je m’appelle Fantine, que ma mère a choisi ce prénom après en être tombée amoureuse en lisant Victor Hugo. Vous savez que je vais avoir vingt ans, que ma vie est déjà pleine de complications. Vous connaissez mon frère et ma sœur - par procuration - je vous ai quelquefois déjà parlé d’eux. Vous savez que j’aime les jours de pluie et que j’avais l’habitude d’aller au Starbucks Coffee pour écrire, avant qu’une ultime perte ne me tue. Vous savez que je ne mange pas grand-chose, les infirmières vous le répètent chaque jour. Vous savez également que je fais des études pour travailler auprès des jeunes enfants, que je cherche sans doute un sens à tout cela, au même titre que vous ; la seule différence et que vous n’êtes pas moi et que face à vous je tais certains détails.

Aujourd’hui, vous voulez que je raconte, que je vous parle de ces personnes que j’ai croisées l’espace d’un regard, d’un mois ou de plusieurs années, et desquelles je me suis éperdument attachée. Vous attendez que je déballe devant vous, par petits morceaux, tous ces regards qui m’ont procurés tant d’espoir, toutes ces séparations qui m’ont tuées. Vous voulez que je vous parle des nuits blanches à mordre l’oreiller pour m’empêcher de crier, des cernes sous mes yeux après des jours sans sommeil, de mon incapacité à manger. Sans doute voulez-vous comprendre comment, où se trouve la limite entre le beaucoup et le trop, déchiffrer de quelle manière s’attacher peut mener à de l’autodestruction. Je ne suis qu’un animal de cirque et peu vous importe que cela me fasse si mal, vous voulez simplement comprendre, exhiber à vos collègues ce beau spécimen que vous avez su décortiquer, analyser, réparer peut être. Vous vanter de moi comme si j’étais votre propriété.

Je ne suis pas votre propriété, mais j’accepte de vous raconter. Dans un murmure, je dis Oui d’accord, je ne sais pas si vous avez entendu. Je ne pense pas que ce que vous comprendrez de moi pourra m’aider, mais je vais parler car je n’ai pas d’autre alternative que de raconter, vous offrir un peu d’eux, de tous ces souvenirs et ces instants que je garde précieusement au creux de mon cœur, de mon corps. Pas d'autre solution que de vous parler de ce qu’ils m’ont apportés, de ce qu’ils m’ont fait ressentir. De la douceur et de la violence, l'un comme l'autre dans l'excès.

Je vais parler car cette parole est peut-être ma dernière chance de guérir de ce trop de chagrin qui consume mon cœur, de ce trop-plein de vide qui fait qu'aujourd'hui je ne suis que des milliers de larmes qui ne peuvent plus couler.

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