Tempus fugit velus umbra

Locronan
Locronan

Voilà maintenant neuf jours que je suis rentrée -de retour, on peut dire-, même si je ne sais pas vraiment si j'habite quelque part, si ce lieu est le mien ou si je lui appartient, si je me sens ici chez moi. Je dois avouer ne m'être jamais réellement posée la question, peut-être parce que la réponse est terrifiante : je ne suis plus chez moi là-bas et je ne suis pas tout à fait chez moi ici. Je suis une voyageuse, je n'habite pas le monde. Ce que je voulais dire -parce que j'avais vraiment quelque chose à dire- est que neuf jours plus tard, je ne vous ai toujours pas raconté la Bretagne. J'avais tout écrit, le détail de chaque journée, les faits et les ressentis, parce que là-bas besoin d'écrire me dévorait et que ce que je vivais et que je voyais, je le vivais et je le voyais pour vous le raconter, pour vous l'écrire. Et puis quand je suis rentrée (admettons), je me suis rendue compte que raconter ces cinq jours en détail prenait beaucoup de lignes et je me suis dis, peut-être que ces lignes ne racontent pas vraiment ce que j'ai ressenti là-bas, lorsque je les relis maintenant elles n'ont plus de sens -plus leur sens initial- elles sont trop descriptives, je pense qu'elles vous auraient paru ennuyeuses. Je commence un article, un nouvel article, un article différent donc, sans publier le précédent.


La Bretagne m'a transcendée. Je pourrais m'arrêter là, l'essentiel serait dit, mais je me dois d'expliciter pour vous le pourquoi de cet émerveillement. Expliciter, car expliquer ne suffit pas. Les yeux grands ouverts, écarquillés, pendant le trajet en avion face à l'immensité du ciel, la taille minuscule des maisons et des champs qui forment une jolie aquarelle et ensuite, le blanc des nuages à perte de vue, un paysage comme une banquise immense. Et puis, l'incitation au rêve des panneaux "Toutes directions", les petits crêperies où nous dinons, la galerie d'art de Philip Plisson dont les photographies me fascinent, les mégalithes de Carnac dressées vers le ciel, la toute jolie ville de Quimper, Locronan, village austère et mystique où le semble s'être arrêté, le vent qui cognait si fort à la pointe du Raz et l'épuisement, les lèvres gercées et le goût du sang dans la bouche, les mains qui sentent l'iode, le groupe de musique bretonne qui joue à l'entrée de la ville médiévale de Concarneau et cet inscription : tempus fugit velus umbra -le temps passe comme l'ombre -, le pendentif en oeil de Sainte-Lucie achetée pour moi et les caramels au beurre salés pour ramener à ma sœur, la pluie-la bruine-le crachin, ce petit nuage gris suspendu au-dessus de nos tête que l'on semble promener au bout d'une ficelle, l'odeur de patchouli dans l'une des chambres d'hôtes, odeur qui me donnera envie de pleurer tous les souvenirs de ma mémoire, la dispute du troisième soir avec mon père, et le cauchemar duquel je me réveillerai en hurlant : on a voulu me noyer. Je pourrais vous raconter en quelques mots, aussi, la visite de l'île de Groix à vélos, le petit café à l'ambiance de far west à Port-Tudy (où le bateau nous dépose), il y règne une odeur chaude et sucrée et on est bercés par une musique comme celle de Norah Jones. La dernière chanson qui passe avant que l'on commence notre découverte de l'île sera On the road Jack. Et nous voilà partis sur nos deux vélos verts, on the road, donc. On se perd plus qu'on se retrouve, mais l'île est magnifique, je peux vous raconter Pluneret et la jolie chambre d'hôte de cette immense bâtisse dans laquelle on dormira le soir, intime mélange de chaumière et de maisonnette de lutins. En milieu de soirée, mon corps qui me fera comprendre que je suis allée trop loin, une douleur qui me lance des genoux jusqu'aux cuisses, plus violente que jamais, une douleur telle un poignard, une douleur à en pleurer. Le dernier jour, Nantes, le temps est gris et l'épuisement, la douleur de la veille qui n'a pas totalement disparu et je me traîne, je traîne ce corps qui ne semble être qu'un poids mort.

 

Je dois vous dire, surtout, je dois vous dire la presqu'île de Quiberon dont je suis tombée amoureuse. C'est à partir de là que les mots affluent, que j'éprouve ce besoin d'écrire et que je sens naître en moi cette sensation si rare d'être vivante. Là-bas, j'ai oublié la fatigue, la faim, seul est resté ce tremblement, cette défaillance de mon corps que je ne pouvais nier. La côte sauvage était magnifique et on est on est arrivés lorsque la marée etait basse.  Pour la première fois de ce voyage (on est alors le mercredi, le troisième jour), l’océan, enfin. Je prends conscience de la finitude de mon existence et de l’infini de l’océan, le roulis perpétuel des vagues et mes pensées qui tournent en rond. Je prends garde à faire attention à chaque pas, être précautionneuse, veiller à prendre soin de moi. Mon père ne se rend compte de rien car il ne veut pas voir, je crois. On se connait si peu et si mal, lui et moi. Mon père. J'ai grandi près de lui, sous son regard, et aujourd'hui nous nous côtoyons comme deux inconnus. Nous échangeons quelques souvenirs, le temps d'avant, les personnes rencontrées et le souvenir que j'en garde. Cette maladresse parfois, ces silences suspendus. Mon papa. J'ai pris des centaines de photos jusqu'ici, mais de nous deux ensemble, aucune trace. Quelques photos de lui, oui, au loin, regardant l'océan. Après les cinq jours, il n'y aura qu'un seul cliché de nous deux, de nous deux ensemble, je veux dire, pris rapidement après un "souris, papa!" aussitôt lancé qu'il s'était envolé. Assise là sur cette roche, je pense au désinvestissement de la vie qu'il m'a transmis et, je crois aussi, à cette fascination de l'océan. Le soleil nous offre un peu de lumière et on reste là un moment, allongés sur les rochers. Que l'éternité me semble longue, et pour la première fois je crois, qu'elle me paraît douce.

 


Je décide de laisse le mauvais de côté, d'oublier la fatigue, la douleur, la dispute et les moments où j'attendais qu'il prenne soin de moi et qu'il ne l'a pas fait -parce que jamais, non, il ne prend soin de moi-. Je décide de garder les étoiles dans les yeux et les jolis souvenirs à ranger dans les tiroirs de mon cœur et de ma mémoire. 
Alors, à la question que mon papa m'a posée un jour en riant "Tu te sens bretonne ?", je crois que je peux désormais répondre que oui, je suis certaine que quelque part, je suis un petit peu bretonne dans l'Âme. 

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