La mélodie des mots

Cet article, je le prépare depuis des semaines. Vingt-huit jours exactement. Depuis que j'ai reçu les derniers romans de Laurence Tardieu. Tout est parti de là : l'émotion immense, le désir d'écrire presque violent et des mots qui n'arrivent pas à s'écrire pourtant. Cet article, je le pense en permanence. Je me dis, il faut que je raconte ceci, je ne dois pas oublier cela, et je note un peu partout à longueur de journée, sur n'importe quel morceau de papier à portée de main, des idées en vrac qui ne parlent qu’à moi. Mais maintenant, j'ai tant à dire, tant de choses différentes, de pensées, d'émotions contradictoires que l'assemblage de ces notes bout à bout n'a plus aucun sens. Je dois retrouver le fil conducteur. 

 

Comment je vous l'écrivais, tout a commencé par la lecture des romans de Laurence Tardieu.  J'ai attendu ces livres comme d'autres attendraient un sauveur, persuadée qu'ils pourraient me maintenir la tête hors de l'eau pendant ces journées de déchéance, qu'ils pourraient être le mince fil qui parfois nous relie au monde des vivants. J'ai attendu, plusieurs jours, la commande a tardée et pendant ce temps je me perdais un peu plus chaque jour dans cette violence perpétrée contre moi-même. Et puis, je les ai tenus entre mes mains. Ses deux derniers romans. J'ai caressé les couvertures comme on prendrait soin d'un trésor, il était là, entre mes doigts maintenant, le mien, de trésor. J'ai commencé par lire L'écriture et la vie, je voulais faire les choses bien, dans l'ordre, je voulais comprendre le cheminement intérieur entre la nuit noire et la lumière, je voulais le décortiquer, l'analyser. Pour croire encore qu'un jour je pourrai la vivre, la renaissance. La lecture dans la chaleur de mes draps, l'air étouffant, des minutes qui n'appartiennent qu'à moi. Je ne suis plus là. Dans ce livre, elle parle d'elle, d'elle entièrement, entièrement d'elle pour la première fois. Ce "Je" qui l'est pleinement, et lorsqu’elle se parle à elle-même elle dit Laurence, Laurence tout-court, pas de Laurence Tardieu. Alors, dans ce livre, je fais connaissance avec Laurence. L'écriture et la vie. Elle aurait tout aussi bien pu, je crois, choisir comme titre L'écriture est la vie. Car c'est ainsi, et  à nos dépens parfois : c'est un peu comme ça que l'on respire. Le soir-même, il est déjà tard, je commence la lecture d'Une vie à soi, le roman de la renaissance. Je ne le lirai pas d'une traite comme le précèdent, non, je le découvrirai par bribes, par peur de terminer déjà ce roman qui est le dernier de Laurence Tardieu, d'être avide de ses mots, encore, encore. Au bout de quelques chapitres, ma curiosité l'emporte et je vais découvrir quelques photographies de celle qui a permis à Laurence Tardieu de retrouver le chemin qui mène à soi. Et je suis déçue. Parce que ces photographies me terrifient. Quelque chose de l'enfance remonte dans la gorge, c'est amer, j'arrête de regarder. 

L’émotion sans nul autre pareil. L’écriture et la vie, d’abord, les premiers mots, je suis à l’arrêt de tramway et j’ai froid soudain, mon corps tout entier est parsemé de minuscules frissons. La seconde fois, c’est lorsque j'entends la petite Carla chanter. Deux fois, à des instants très précis, je ressens de tout mon être que la beauté existe vraiment.

Ce matin, j’écrivais que ces dernières semaines, j'ai perdu pied. Voilà,  je le dis, c'est écrit et presque formel : j'ai perdu pied. En relisant ce soir les mots sur les livres de Laurence Tardieu que j’ai écrit il y a presque un mois déjà, je réalise que ma falaise était déjà en train de s’effriter, insidieusement. Je me débats (sans le savoir, maman, tu avais trouvé ce soir-là dans le message que tu m'as laissé le mot exact : se débattre) dans un monde où plus rien n'a de sens et où le moindre mouvement n'est que douleur.
Il y a eu le retour à l'école, le visage dévasté par les larmes, terrain ravagé au milieu de visages souriants qui se souviennent encore du soleil des vacances. Le sol se dérobe sous mes pieds. Ma vie s'effrite, jour après jour, miette après miette. Les retours de classe désastreux où je voudrais oublier. Ces soirs qui ne demandent qu'à se délester de ce trop-plein de savoirs lus en si peu de temps, tout se brouille dans mon esprit, j'ai mille problématique sans pour autant savoir où je veux en venir. Ce trop-plein de pression qui déborde, tous ces choix que je ne peux justifier que par le coeur. Ces soirs qui me demandent d'abandonner pour être enfin libérée de toutes ces obligations.

Il y a eu, aussi, les premiers jours de ma vingt-deuxième année ici.  On est le 14 Septembre. Quand j'ouvre les yeux, j'ai oublié.  La nuit semble avoir été un long coma duquel je m'extirpe difficilement. Les yeux encore ensommeillés, je quitte le lit où mon amoureux dort encore. Ma sœur m'a appelé dans la nuit. L'espace de quelques secondes,  j'ai le cœur qui panique. Je me dis, Il est arrivé quelque chose. Et puis la mémoire me revient. Aujourd'hui, c'est mon anniversaire. J'ai décidé d'arrêter de compter les années. Grandir me fait trop mal. Je découvre avec émerveillement les petites surprises qu'Amandine m'a fait parvenir. Même le paquet est joli. Et chaque objet me touche. En plein cœur. Les petites boucles d'oreilles qui représentent deux grues en origami, le carnet "Pour les rêveurs", la compilation de musiques qu’elle a choisies spécialement pour moi. Je l'écouterai en boucle, surtout la chanson que je partage avec vous aujourd'hui. Maëla m'attend pour un café, il est encore tôt mais déjà tard, on se prélasse et le soleil nous tient compagnie. Elle me parle de sa vie, je l'écoute, je raconte un peu la miennes, quelques morceaux, les présentables, je tais le reste. On est si bien. Je sens un souffle de vie qui me parcourt l'échine. C'est donc à ça, qu'ils ressemblent, les jours heureux ? Ma sœur m'attend pour le déjeuner, elle m'enlace, m'embrasse, Bon anniversaire petite sœur. Elle a fait un gâteau très très beau pour l'occasion, une mer en pâte à sucre, des poissons si mignons qu'on met du temps avant de se décider à les croquer. Et dessus, elle a planté avec entrain les deux bougies chiffrées. Vingt et un. J’ai un peu envie de les arracher, mais je souffle. En fin d'après-midi, Florian. Quelques mois que je ne l'ai pas vu, mon colocataire de quelques mois. Il repasse par Lyon avant de rentrer à Genève. "J'ai une heure de correspondance, on va boire un coup pour ton anniversaire ?". Je ne sais trop quoi lui dire, nos vies sont lointaines, si différentes, si dissemblables. Mais je suis contente de le voir. Je suis contente de me sentir appréciée. Et puis, mon amoureux. On passe la soirée tous les deux, tu es là et je ne sais que dire de plus. Tu es là et c'est l'essentiel. Le soir, j'apprends que mes copines de classe ont passé le weekend ensemble. Toutes ensemble. Sans moi. La tristesse envahit mon corps tout entier, ma vue se brouille. Je leur en veux. Je me déteste. Comment ai-je pu en arriver là ? Mon sourire se désagrège. Mais tant pis : malgré la grisaille qui s'est emparée de moi en fin d'après-midi, je veux seulement me rappeler que cette journée aura été pleine de soleil. 

Les cours de théâtre reprennent. Je suis heureuse de retrouver Grégoire, quelque chose est différent, ses cheveux moins courts et sa barbe moins longue. Je suis heureuse de le revoir. Ceux qui ne sont plus là me manquent, je m'en aperçois soudain, j’ai le souffle court, c'est le premier cours et plus de la moitié du groupe de l'année dernière n'est pas là. Je demande, doucement : ils ne reviendront pas, les autres ?

L'automne reprend ses droits, laissant l'été s'effacer chaque jour un peu plus derrière lui. L’été lutte si peu pour garder sa place. La date du changement de saison est symbolique, et pourtant cette année tout semble basculer ce jour-là précisément. Les averses, les journées qui ressemblent aux nuits, le petit gilet qu'on boutonne le matin, le pull le lendemain, et puis le col roulé le surlendemain.  Qu'en sera-t-il en décembre? Les jours sans lumière qui raccourcissent à vue d'œil,  les petits matins où il fait encore nuit lorsqu'il faut sortir des draps, l'air est froid, j'enfile une paire de chaussettes sous la couette. Le décor qui change de couleur. J’aime les couleurs de l’automne. Les ciels roses quand je claque la porte en sortant le matin et, le doudou trouvé trempé sur le goudron un soir d'averse. Des yeux couleur pétrole qui me fixent dans le miroir. Et ce livre, Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce, ce livre qui me fait pleurer, cette Petite Fille au Bout du Chemin qui me fait chavirer, j’en pleure et je ne sais plus pourquoi. Ses pensées incohérentes, cette drôle d’histoire, cette écriture qui désarme. La Petite Fille au Bout du Chemin qui se meurt, je cite, de ses oiseaux-rêves avalés de travers. Cette Petite Fille au bout du Chemin qui sommeille en moi, celle que je suis, a des envies de révolte.

Ne renonce pas, Petite Fille, car décidément cette vie ne ressemble à rien.

 

« Vois-tu, je travaille à être insauvable, irrécupérable. Aussi fugace, irrattrapable et fragile qu’un moment dans le temps. Pour ne pas offrir de prise, il me faudra rentrer en silence comme on va en résistance. Et à toute interrogation, leur répondre : je ne sais pas, je me demande, je cherche. Je dépose des questions. Je fabrique des doutes. »

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