Je vole

Nous nous retrouvons là, devant une patinoire bondée. Je suis glacée, je l'entraîne dans le premier magasin venu, je n'ose pas lui dire que je ne sens plus mes mains, que. Que le froid m'a gagnée toute entière. On se promène, on se raconte. On met en mots tout ce qu'il s'est passé depuis la dernière fois. Je lui dis pour maman, à demi-mots, mon opération, la charge de travail pendant ces vacances.  On parle de nos familles. De ce que ça fait d'être la plus petite. La benjamine. De la responsabilité de tout laisser. Du poids qui incombe à la plus jeune d'une fratrieIl m'a fallu partir. Il me faudrait partir, pour de vrai. En entier. Je suis là, pour l’instant, un pied de chaque côté, attendant que le vent me fasse tomber d’un côté ou de l’autre. Mais je ne peux pas. Je ne peux pas l'abandonner. Le courage me manque. Les rôles sont inversés. Je voudrais m’envoler. Partir. Ecrire des choses qui plairaient à d’autres. Je voudrais chanter, jouer. Je voudrais être heureuse. Faut-il partir pour cela ? C’est comme dire : je t’aime mais je te quitte. Le cœur déchiré. Il me faudra partir. Mais j’ai peur de perdre ce qu’il me reste de vous. J’ai peur de vous perdre. De vous trahir. Car je suis la dernière. Et qu’il me faudra, pourtant, partir. Nous parlons de Noël.  De la magie qui, cette année,  n'avait pas la même saveur. On se retrouve au cinéma,  sans trop savoir comment, devant un film que nous avons à peine choisi. Et pourtant, j'en pleurerai. Car le film parle de la famille, de rêves avortés s'il n'y a personne pour les soutenir, les nourrir, les entretenir. Nos rêves sont comme une plante qu'il faudrait arroser jour après jour. L'espace quelques secondes, je t'en ai voulu, tu sais. Car tu aurais dû. Croire en mes rêves. Tu aurais dû me dire de toujours essayer. De me battre pour chanter. Tu n'aurais jamais dû me laisser comprendre que tout est toujours perdu d'avance et que les rêves sont faits pour rester des rêves. Tu n’aurais jamais du dire que la Vie est un jeu truqué d’avance et que nous en sommes les perdants. Que vivre de ses rêves, c'est pour les autres. J'en pleure. Une larme silencieuse coulera sur l'image de fin. Je sais pourtant que tu as fait comme tu as pu. Dans le fond, ne faisons-nous tous pas de notre mieux ? La vraie question, c'est comment réparer, ensuite. Comment reconstruire sur un terrain miné. Je ne connais pas la réponse. Je ne. Je.

 

Lorsqu'on quitte le cinéma, il neige. Bras dessus bras dessous, on marche sous le ciel noir et les flocons tombent sur nos visages. On découvre la place Bellecour qui s'est habillée de blanc, une minuscule épaississeur de neige a recouverte le centre de la ville. On se serre fort. On se quitte en se promettant de se revoir vite, on imagine mille choses,  on se quitte pourtant. On imagine, des films à se faire peur, des soirées à avoir trop bu, juste pour que la vie semble plus belle le temps de quelques heures, la patinoire, une prochaine fois. Avant de descendre les marches pour rejoindre le métro,  je lui insuffle le courage qu'il me reste. 
"Le monde est à nos pieds.", je dis tout bas. Elle me sourit. Je ne me retourne pas.
Tu aurais dû me dire de ne jamais cesser de voir les choses en grand, car c’est qui maintient en vie. Je sais maintenant de quoi je suis morte : d’absence de rêves. De rêves assassinés. Avortés, pour certains. De rêves mort-nés. De l’image d’une vie triste à en crever. 


« C’est impossible, dit la Fierté
C’est risqué, dit l’Expérience
C’est sans issue, dit la Raison.
Essayons, murmure le Cœur. »
W.A. Ward

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Commentaires : 1
  • #1

    Clémence (samedi, 03 janvier 2015 18:55)

    Je me reconnais tant dans les premières lignes de ton texte. Qu'il est difficile, en effet, d'être la dernière de la fratrie. Ils ont tous pris leur envol, me laissent la, avec ce poids immense sur les épaules, celui de devoir partir. Devoir être forte.
    Je t'embrasse