Vie de silence

J'aurais tant de choses à vous écrire, tant de choses à vous murmurer, tant et tant. Et pourtant, je ne suis que silence. Une statue de glace qui lutte contre les assauts du vent. Les mots meurent à la commissure de mes lèvres. Une vie de silence. Une vie de rien à laquelle je ne sais même pas si je suis encore reliée. Tout mon présent, aussi immense soit-il, se résume à trois petits mots. Une phrase minuscule : je me meurs. À petit feu, sous une charge de travail que je n'arrive plus à assumer, à coups de journées de rien, dans le noir et la solitude la plus totale, je me fais minuscule face à la peur immense qui envoie tout valser sur son passage. Je me meurs à cause d'un renard dans mon ventre qui gratte, gratte, gratte jusqu'au sang. 

Les gens qui s'agitent autour de moi, le monde qui va mal. Comme si c'était nouveau. Et moi, immobile, moi qui ai si peur de la guerre depuis que je suis petite fille. Moi qui faisait promettre chaque soir à maman que non, demain il n'y aura pas la guerre, sans quoi je ne pouvais m'abandonner au sommeil. Il fallait qu'elle me dise son amour, aussi. Sans quoi, je n'existais pas. Nous avions un mot magique. J'avais déjà si peur de la perdre. La peur est encore là, au creux de moi, au cœur du corps.

Je ne comprends pas le monde dans lequel je vis. Venger, au nom de. De rien qui ne tienne la route. Tuer de sang-froid. Les yeux dans les yeux. Déshumanisation. Barbarie. Les mots qui affluent dans les journaux, à la télévision, dans les rues. Ce qui s'est passé est dramatique, je vous l'accorde. V. me fait remarquer, l'autre soir : et tous les hommes qui meurent chaque jour sous les tirs de soldats français, on en parle, d'eux? Je n'ai su que répondre. Car la vie d'un homme est la vie d'un homme. Qu'il vive en France ou non. Je. Je ne sais plus. Car je ne comprends pas ce monde dans lequel je vis. J'ai dû atterrir au mauvais endroit. Un jour où l'Univers ne tournait pas rond. Il m'a balancé ici, et débrouille toi pour survivre. Ah, bon. 
Je ne marche plus droit. Je réponds de travers aux mails de J., je manque les appels si précieux de Mme M., V. me trouve imbuvable. Le monde qui va mal et ce n'est pas nouveau, c'est simplement plus réaliste car c'est ici, où nous vivons, il aurait pu s'agir de nous sous ces balles-là. Mais la barbarie des Hommes, les tirs, les morts sont partout : partout ailleurs, et nous y participons. Et tous ces gens qui ferment les yeux. Comme si Ailleurs, ça ne nous concernait pas.
Je ne sens pas vraiment citoyenne de mon pays : le cataclysme intérieur a tout dévasté et je ne me sens plus appartenir à rien. Je ne comprends pas la logique des Hommes. Je ne me sens plus concernée que par ce quotidien qui me plombe. Par la lourdeur de mes pas, par la longueur de mes jours et les cauchemars de mes nuits, par le renard qui ne cesse de gratter et par toute l’énergie que je déploie pour rester vivante face à tout cela. 

 

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