Printemps

    Un matin, c'est une odeur de pain grillé flottant dans l'air, et venue je ne sais d'où, qui m'a réveillée. Une odeur du couloir, sans doute, mais aussi et surtout une odeur du pays de l'enfance. Étrangement, c'est dans cette odeur que l'évidence m'est apparue : il fallait que j'écrive à nouveau, après ce silence qui m'avait paru durer une éternité. Un silence fait de doute et de plomb, et un sac de mots rempli à ras-bord, espiègles mots qui ne voulaient plus franchir le seuil de mes lèvres.

      Le printemps est revenu, un jour d'abord et puis tout entier. La première journée de printemps a très vite été remplacée par un ciel gris et bas, menaçant. Le lendemain, le chant des oiseaux. A croire que le printemps revient toujours. Chaque année, il nous faut être plus ou moins patient avant que les premiers rayons de soleil illuminent le ciel et éclairent nos visages. Mais toujours, chaque fois, le printemps revient. Il s'engouffre tout entier dans la vie de chacun. Depuis quelques printemps pourtant, c'est cette phrase de Laurence Tardieu qui me vient à l'esprit : «  C’est la première fois que le retour du printemps me fait pleurer. (…) Il faut peut-être avoir compris, de tout son être, qu’un jour, pour nous, le printemps ne reviendra pas. ». Et alors que la Vie semble renaître, je pleure sur toutes les petites morts qui me traversent. 

      Je me questionne sur le temps qui passe. Sur les poignées de secondes que je perds à chaque instant, sur le sens de l'expression A tout jamais écrite à ma sœur au dos d'une carte postale. Je pense à tous ces jours écoulés sans que je ne vous écrivis, sans aucun mot griffonné sur le papier. Je pense à tout ce que je pourrais vous en dire, plus justement vous en écrire. Les journées de déchéance et les journées marathon. La multitude de petites choses mises en place comme pour faire taire la malédiction. La peur constante, des nuits blanches, de la page blanche et des yeux vides. Le sentiment absurde d'être devenue toute sèche au-dedans : plus d'eau, plus d'encre, plus de sang dans mes veines d'un bleu presque translucide. Les rendez-vous chez la doctoresse de l'Âme, parfois tenus parfois ratés, et le manque dévorant de Mme M. -que je lui écrit un jour de larmes-. Le compte à rebours dans ma tête qui me donne le tournis. La peur des jours qui passent et qui s'effacent, des jours où je n'avance pas alors que les échéances se rapprochent. L'angoisse qui enfle. La respiration qui s'accélère et que rien ne saurait apaiser. Le renard, blotti au creux du ventre, qui se fait remarquer. Le renard qui gratte, jusqu'au sang parfois, et qui hurle à la mort. La crise. Et puis plus rien. Je pourrais vous dire, aussi, le corps fatigué et le cœur lourd, presque en permanence. L'envie de disparaître, parfois, ensevelie sous cette vérité qui me grignote corps et âme : la Vie ne me suffit pas.

      Et ce matin, assise à mon bureau devant une tasse brûlante de thé à la vanille, je compte. Deux-cent soixante dix sept calories. Trois semaines de stage restantes. Un mois et douze jours avant le rendu de mémoire. Trois mois et un jours avant la toute dernière épreuve. Cent-dix jours avant la fin de cette année marathon. Ensuite,. Ensuite me terrifie et m'empêche de respirer. Alors, Ensuite, je n'y pense pas, j'essaie. Ensuite, on verra. En attendant, je chante à tue-tête, j'invoque le courage.

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