Puisque mon ciel est sans étoiles

      J'ai basculé dans le décor. J'ai du mal à identifier le moment précis où je me suis détachée de moi, c'est arrivé en fin d'après-midi mardi, je crois. Lorsque je suis entrée dans la pièce, je lui ai avoué d'emblée J'ai l'impression de flotter. Elle m'a dit que ça se voyait. Là, j'ai compris que ça risquait de durer un peu, cette drôle de sensation. J'ai avancé mon mémoire, j'ai écrit jusqu'à en avoir mal aux doigts. J'ai brassé de l'air pour ne pas voir que la fin approche. Que bientôt, il ne restera plus rien, ou plus grand chose. Un grand virage dans ma longue ligne droite, peut-être un big bang intérieur, dans le pire de cas. Et comme me concernant, c'est souvent le pire qui arrive, j'essaie de me préparer. Mais là, j'avoue que je suis un peu perdue. On peut se préparer, à ce genre de chose ? On s'en remet, de passer du Tout au Rien ? Au vide intersidéral ? Je sais, j'exagère, mais vous savez sans doute que je ne sais pas faire dans la demi-mesure. Je suis déstructurée, et ce n'est que le début. J'ai si peur.

      J'ai entrepris pour la première fois depuis très longtemps la lecture d'un livre sans aucun rapport avec le doudou (quoi que). Je me suis délecté des mots de la délicieuse Camille, par petites touches d'abord et puis en deux jours, c'était terminé.

      Je voulais tant écrire, écrire tant et tant sur tout ce qui m'habite. Je voulais vous dire, me délester, mais j'efface les mots au fur et à mesure que je les écris car ils sonnent creux. Si vous saviez comme ça me fait mal, de peser si lourd, de ne plus trouver les mots pour m'alléger. Je serre les dents et je garde la tête droite, surtout pas de larmes sinon je m'effondre et j'ai trop peur de ne jamais me relever. Il y a cette conscience aiguë du monde qui me revient parfois et me submerge, m'engloutit. Je voudrais alors m'arrêter de marcher, comme ça, et disparaître. Mourir. M'échapper. Pour qu'enfin cesse de peser sur mes épaules les milliers de drames qui se produisent à la seconde précise où j'ouvre les yeux et que disparaisse cette vérité qui m'assaille : tout cela n'a pas de sens. J'ai la nausée soudain, j'écris ces mots-là et il y a cette jeune femme d'une vingtaine d'année qui titube dans la rame de métro en quémandant quelques pièces. Je ne comprends plus rien, je me demande ce que c'est, sa vie à elle. Et la mienne, elle ressemble à quoi ? Puisque mon ciel est sans étoiles, je pourrais vous parler de celle qui est apparu sur ma jambe sous la forme d'un bleu. On dirait une étoile filante, ou une comète, ou. Je cherche la lumière où je peux.

 

      Le printemps est partout, ces derniers jours. Dans chaque respiration et dans chaque sourire. Le printemps qui s'engouffre dans mon appartement par les volets entrouverts, des morceaux de ciel bleu et du soleil à ras-bord entrent sans permission, et moi qui suis dans ma nuit noire ça me fait presque mal aux yeux. Mon corps contre celui de V. et l'ouverture des paupières, chaque matin, quelques minutes avant la sonnerie du réveil. Les photographies de la mer trouvées un matin dans ma boîte mail, un voyage offert par J. qui est partie pour de vrai.

 

      Il y a eu son départ, sa disparition, je ne sais pas quel mot on utilise pour dire la mort de quelqu'un sans que ça ressemble à la mort. Histoire de faire croire à tous ceux qui nous écoutent qu'il ne s'agit pas de quelque chose d'irrémédiable, non non. Histoire d'adoucir quelque chose de terrible. L'envie de vomir ma tristesse de crier d'éclater en sanglots, sans que rien ne vienne. Je me souviens, j'avais sept ans au pied du sapin et elle était là, mon tout dernier Noël de petite fille, la fin de l'insouciance, elle était là et je l'avais attendue si longtemps. Je l'avais tant espérée.

      Je suis restée silencieuse pendant plusieurs heures avant qu'enfin, quelque chose se passe. Avant qu'enfin, le barrage cède.

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Commentaires : 1
  • #1

    Combien tu brilles (dimanche, 19 avril 2015 09:37)

    Le même vide après le tut arrive pour moi, dans 5 semaines ça sera la fin d'un combat contre moi même de 3 ans, et je ne sais pas qui je vais retrouver...

    La vie n'a aucun sens, non, mais qui a dit qu'on devait en trouver un pour avancer ? Il faut cueillir chaque jour un peu de douceur, et faire un pas après l'autre, je crois.