Je sais

Il m'arrive de me demander ce que serait ma vie aujourd'hui si les choses ne s'étaient pas passées ainsi. Si je n'avais pas chuté il y cinq ans. Si je n'avais pas perdu Lucie. Si je ne m'étais pas perdue en chemin. Si mes parents ne s'étaient pas séparés. Si ma maman n'était pas tombée malade.
Il m'arrive de réécrire l'histoire, la mienne, sans tous ces drames-là. Serais-je différente aujourd'hui, meilleure ou pire ? Il m'arrive de me demander si la vie serait aussi douce qu'elle a pu l'être hier, si je serais heureuse, si je serais tout de même seule ce soir à écrire mon désarroi.
Je ne trouve jamais de réponse. Les si sont aussi nombreux que les étoiles. 

Mais aujourd'hui, je sais la perte et la douleur, je connais le goût des larmes par cœur. Je sais ce que c'est que de mâcher du gravier, je sais la honte, le dégoût de soi et la culpabilité. Je sais la solitude. Je sais ce que cela fait de ne pas être compris, pas entendu ou mal, je sais ce que c'est que d'être forcé. Je sais les médicaments par poignées, je sais ce que c'est qu'être droguée et qu'être en manque. Je sais l'angoisse, les crises, je sais la panique. Je sais les nuits blanches à fixer le plafond. Je sais l’hôpital, je sais la terreur de la pesée. Je sais que rien n'a de sens et qu'il faut pourtant en trouver un pour rester debout. Je sais que rien ne dure, que tout se fissure puis se brise, je sais que tout finit par mourir. Je sais la nostalgie de l'enfance et le refus de grandir. Je sais la peur qui se lit dans les yeux et qui prend possession du corps tout entier. Je sais que les parents aussi pleurent et que rien n'est plus douloureux que de comprendre qu'ils ne pourront pas vous sauver. Je sais que personne n'y peut rien et que personne ne peut tout. Je sais l'horreur de la vie, et la beauté aussi. Je sais le goût du sang et le temps qui passe. Je sais que dérouler le fil de la parole ne suffit pas toujours à sauver, je sais qu'il n'est pas toujours possible d'attraper une main tendue. Je sais l'envie de disparaître, je sais les mauvaises pensées. Je sais qu'il faut parfois être un guerrier pour respirer.

Je sais la couleur des ténèbres. Ce que je ne sais pas, en revanche, c'est si l'on en revient vraiment un jour.

 

 

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Commentaires : 1
  • #1

    Combien tu brilles (dimanche, 26 avril 2015 23:30)

    Je sais combien c'est dur de savoir, même si je ne sais pas tout ce que tu sais, je disais tout à l'heure justement comme ça aurait été facile, reposant, de ne pas savoir. Mais on sait, alors on peut agir contre ce qu'on sait et qui pique. Empêcher ce qu'on sait de prendre toute la place, d'envahir, de ratatiner. Savoir c'est peut peut être pouvoir ?