Coquille vide

(Sempé, Insondables mystères)
(Sempé, Insondables mystères)

Voilà maintenant très exactement huit jours et huit nuits que je suis seule ici, dans cette ville que l’on a longtemps surnommée La Belle Endormie. Je compte. Huit jours. Huit nuits. Seule. Et je ne sais combien de larmes versées, le corps secoué de sanglots impossible à réprimer. Je compte les nœuds que le renard fait jour après jour, minute après minute, et que rien ni personne ne sait défaire. Impuissante, je constate que cette pelote de laine qui bloque ma cage thoracique s’épaissit toujours un peu plus. La faute au renard, qui danse de ses victoires. Alors, je compte les heures qu’ils restent avant de pouvoir aller dormir et les jours avant qu’il n’arrive. J’espère si fort que lorsqu’il reviendra, la tempête se calmera. Seulement deux jours après son départ, l’oreiller avait déjà perdu son odeur. J’en aurais pleuré, de ce grand lit vide. J’en aurais pleuré, de tous ces cartons pleins de mes petits trésors que je n'ai toujours pas trouvé le courage de déballer. J’ai beaucoup pleuré, oui, mais pour d’autres choses. Parce que je me suis perdue et que j’étais en retard au travail pour mon premier jour, parce que je n’arrive plus à lire ni à écouter de musique, parce que le vent ou le soleil sur ma peau ne me font plus rien ressentir. Sous mon regard, les lignes sur le papier se dérobent et n’importe quelle mélodie me donne envie de hurler. Alors j’attends. Qu’il se passe quelque chose. Un miracle. J’ai pleuré lorsque ma sœur m’a quittée le jour du déménagement en dissimulant (si mal) son chagrin et que j’ai couru pour la rattraper et la serrer fort fort fort dans mes bras, jusqu’à l’étouffement, pour m’imprégner d’elle le plus possible, de son odeur de son visage de sa chaleur et de ses bras autour de mon corps.J’ai pleuré en attendant la voix de Mme M. au téléphone parce que j’ai éprouvé le manque soudain, effrayant, sans mesure. J’ai pleuré en trouvant dans la boîte aux lettre une enveloppe tant attendue et pourtant inespérée, j’ai pleuré longtemps et mes larmes se mêlaient à mon sourire, parce que grâce à ces quelques mots au dos d’une carte postale l’espoir est revenu. Des miettes d'espérance qui m'aide à tenir bon. Je me répète souvent ses mots tout bas, comme pour m'insuffler de la vie. Et je trouve le courage de continuer.

 

Je m’égare. Je ne cesse ne me perdre. Sur les routes, dans mon corps, dans ma tête. Dans ce petit village accolé à Bordeaux, toutes les rues semblent les mêmes, exactement, les immeubles et les maisons se ressemblent tous. Je ne retrouve plus mon chemin, je sais à peine où j’habite. Mon appartement est situé dans une résidence qui s’appelle L’Ermitage. On me dit bonjour, on me sourit, ce sont des voisins j’imagine, je réponds mais je ne suis pas là. Je ne rencontre ni n’échange avec personne. Je suis entourée et pourtant si seule. Rien n’est vrai. Ce ne sont que des mots de politesse, de surface, des mots qui sonnent creux, des conversations qui ne me nourrissent pas. Je vis en ermite, prisonnière à l’intérieur de ma tête. Je ne suis pas vraiment .

Dans le miroir, je ne me reconnais pas. Le contour de mes yeux a pris une drôle de teinte bleutée et mes cheveux ne sont ni courts ni longs. Je ne me trouve pas belle. Et mon corps est un fardeau qui devient chaque jour un peu plus difficile à porter, à regarder, à toucher. Il m’arrive si souvent de vouloir disparaître. Voilà maintenant très exactement huit jours et huit nuits que je suis une coquille vide. Rien ne m’atteint plus et je me livre à des rituels destructeurs. Et je me regarde faire, de l'extérieur. Instinct de survie pour ne pas mourir psychiquement. Je fais face à toutes ces choses inavouables qui me dévorent. Que je dévore, littéralement.

J’avale des cachets blancs un peu plus qu’il ne le faudrait sans doute, mais rien n’y fait, rien. Ni le chagrin, ni l’épuisement, ni la chimie. L’angoisse reste là, logée près de mon plexus solaire. Je dors d’un sommeil de plomb qui ne me repose pas. Je dors et il faut recommencer, le petit-déjeuner la douche enfiler des vêtements au hasard, les transports en commun les faux sourires le travail le temps à remplir jusqu’au moment, enfin, de me rendormir. Affronter, encore. Tenir, debout, et demain. Le chagrin me submerge par vagues, c’est alors comme si une main invisible appuyait très fort dans la région du cœur, et je me sens si loin.

 

Je ne sais pas à quoi ma vie ressemble mais elle ne tient pas droit.

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