chagrin d'amour

Je les entends déjà me dire petite, ce n’est qu’un chagrin d’amour, tu es encore jeune et c'est vrai oui, bien sûr nous avons tous connu ça, évidemment on n’en meurt pas quelle drôle d’idée, peut-être que je dramatise oui. Il va partir, je ne vais pas en faire tout une histoire tout de même, ce serait indécent. Et puis ce serait bien présomptueux, un peu hautain peut-être, de dire que pour moi ce n’est pas comme pour les autres, que c’est plus important, plus authentique, plus grave donc qu’il s’en aille. De dire que mon chagrin d’amour à moi c’est un tsunami, qu’il m’efface, qu’il m’engloutit. Qu’est-ce que je peux bien savoir de la vie, à la veille de mes vingt-trois ans. Ce temps-là m’a courbé le dos pourtant. Il s’en va et je crois bien que je suis en train de perdre mon premier amour. Rien de grave. Je scotche les cartons et j’y range mes livres, les étagères se vident et j’énumère tout ce que nous possédons, je sépare consciencieusement ce qui est à toi de ce qui est à moi, puisque nous partons ensemble mais dans deux directions opposés. Puisque désormais, nous vivrons séparément. Je me souviens comme si c’était hier de ma peur de vivre à deux, te souviens-tu, toi, de mes angoisses à la simple idée de devoir faire une croix sur ma solitude et ma liberté, de devoir ouvrir un peu la porte et prendre le risque de faire céder quelques barreaux de ma prison. Maintenant je sais de quoi j’avais si peur. De ça, tu vois. Du jour où tu partirais et où il me faudrait à nouveau faire seule après avoir fait à deux. Parce que je suis lucide concernant ma dépendance aux autres -à toi- et que c'est terrifiant, tu sais, d'avoir conscience de la douleur à venir. Après m’être entièrement appuyée sur toi, il n’y a plus rien pour me soutenir et je sens le sol s’écrouler sous mes pieds. C'est peut-être pour cela que tu ne m'as pas quitté avant, tu me savais trop fragile pour survivre sans toi, mais à quel moment, dis moi, à quel moment m'as-tu estimé assez solide ? A quel instant précis est-ce que le désir de partir est devenu plus fort que la culpabilité de me laisser ? Je regarde les photographies de nous, de nos deux ans côte à côte, et je ne sais pas comment nous avons pu en arriver là. Je me demande où va l’amour lorsqu’il s’en va. Je me demande à quel moment on peut être sûr qu’il ne reviendra pas et tourner la page. Moi qui ne fais que me retourner, te chercher du regard, essayer de sauver ce qu’il reste. A quel moment doit-on se résigner ? Où se situe le point de non-retour, le sais-tu, toi ? Mais voilà, nous y sommes. Ta décision de retourner là-bas est ferme et définitive, même si j’ai espéré en silence que tu changes d’avis jusqu’au dernier moment. C’est sans te retourner que tu quitteras notre nid, tu me l’as dit, lorsque je t’ai avoué dans un souffle que ça me faisait quelque chose de partir d’ici, tu as dit Moi non, très vite et sans hésitation, et j’ai senti dans ta voix que tu attendais ce moment depuis longtemps déjà. J’ai eu les larmes au bord des paupières – est-ce sans regret que moi aussi, tu me laisseras ici ?-. Dans dix-huit nuits tu partiras et déjà tu me manques. Pour le reste, tu ne sais pas. Qui je suis pour toi, quand est-ce que nous nous reverrons, ce qu’il va advenir de notre histoire, de notre amour. Tu ne sais pas, tu ne sais plus rien, tu le dis si bien toi-même. J’espère juste qu’au moment de partir tu te retourneras. Toi qui d’ordinaire marche droit. J'espère que tu te retourneras et que tu me serras si fort que le monde autour disparaîtra.

 

 

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