La veille de

 

 

 

La veille de la rentrée des classes.

Celle qui pour chaque écolier revient chaque année, irrémédiablement, avec les premiers jours de Septembre, avec la fin de l’été.

La veille : le dernier jour avant le grand jour.

Les enfants savent si bien la fin des choses.

 

Les dernières semaines avant la rentrée, un temps suspendu où je ne suis déjà plus ici et pas encore là-bas. A mi-chemin.

La moitié des vacances sonnent leur disparition, voilà, le compte à rebours est lancé, j’ai désormais un goût de gravier dans la bouche et une peur immense incrustée comme un cour. J’éprouve déjà la fin sans pouvoir encore percevoir que ce sera le début d’autre chose.

 

Et puis, jour après jour me rapprochant du grand jour, je sens que quelque chose se prépare, que l'avenir est là, tout proche. Je le sens à l’intérieur de mon corps et à cette pensée, un mélange de peur et d’impatience grandit dans mon ventre. Ces jours-là, les heures s’égrainent d’une drôle de manière, à la fois très lentes et pleines d’impatience.

J'attends, je ne sais pas encore vraiment comment ça sera.

Chaque rentrée est inédite.

A chaque fois, le sentiment de me tenir face à une page blanche qu'il ne tient qu'à moi de remplir.

Le champ de tous les possibles.

L'avenir, immense et lumineux. Éblouissant. Vertigineux.

 

La veille du grand jour n’est que l’attente de celui qui tarde à arriver.

Celui que je désire très fort et que je redoute un peu.

Je suis prête.

J’ai vérifié dix fois, cent fois le contenu du cartable que j’ai choisi avec soin. Je me souviens du temps passé dans les rayons du grand supermarché, de ma main tremblante, guidée par la peur de faire de travers. Ma main suspendue et la pensée terrifiante que si je choisissais mal, on ne m'aimerait pas. Comme si tout se jouait là, dans le choix d’une trousse, d’un cartable et d’un cahier de texte. Comme si ces objets reflétaient l'image de celle que j'étais, ou que j'aurais voulu être.Le cahier de textes est rempli, selon les années, de photos attendrissantes de chatons, de chiots ou de bébés. Les pages du week-end seront bientôt noircies d’encre, de mots d'amies que je me serai faite, finalement, de petits dessins, de paroles de chansons, de listes de projets et de rêves, de premiers mots d'amour.

Sur la trousse aussi, des phrases inscrites au marqueur indélébiles pour me donner de la contenance, de la consistance.

Le cartable deviendra vite plus lourd que moi, il cognera mon dos au rythme de mes pas lorsque je courrai pour rentrer à la maison après la fin de la classe. Plus tard on dira sac à dos ou sac en bandoulière. Le temps des cartables sera révolu. Ce sera peut-être la fin de l’enfance.

Le contenu du cartable, donc : une trousse à l’intérieur de laquelle on trouve un stylo quatre couleurs, une règle, un stylo à plume et des cartouches d’encre, un criterium et une gomme, quelques surligneurs. Ensuite, des cahiers, des classeurs remplis d’intercalaires et de feuilles de toutes sortes, simples, doubles, petits et grands carreaux, une pochette de douze ou vingt-quatre crayons de couleurs.

La veille du grand jour, le cartable est déposé sur la chaise de mon bureau avec la tenue du lendemain, pliée sur le dossier.

Sous la chaise, les chaussures.

Cette tenue est choisie depuis longtemps déjà, rangée dans un tiroir, caressée quelquefois pendant les vacances comme un espoir.

C’est la veille du grand jour que la sors enfin, la rentrée des classes est toute proche maintenant, juste à quelques heures, plus qu'une seule nuit avant d'y être enfin, enfin. Je lisse le tissu du plat de la main, il est doux et sens le neuf, car la tenue est souvent neuve, comme on se doit d'être irréprochable lorsque l'on croit commencer une nouvelle vie.

Toutes les affaires du lendemain attendront sagement leur heure sur la chaise : cartable culotte chaussette tenue chaussures élastique et barrettes. Tout est assorti, rien n’est laissé au hasard. Dans ces gestes millimétrés, dans ces choix, c'est mon avenir que je planifie.

J'ai huit ans et il y a déjà tout ce temps que je passe à façonner mon existence plutôt qu'à la vivre.

 

En rejoignant mon lit, cette veille du grand jour, ma chambre est rangée, ma peau sent le savon dans un pyjama qui sent la lessive et ma mère a tressé mes cheveux mouillés. Le réveil est réglé, les bols du petit-déjeuner déjà installés sur la table ronde la cuisine, tout est prêt, rangé, installé, et je dispose alors mon corps à sa place, dans les draps propres, mon corps d’enfant droit comme un I majuscule, les mains bien à plat sur la couverture. Le désir et l'appréhension grignotent le sommeil, ils font bondir le cœur à l’intérieur de la poitrine, ils tiennent en éveil l’enfant aux yeux grands ouverts vers le ciel.

 

Je me souviendrai longtemps de la veille de la rentrée des classes, de ce soir-là où la petite fille que j’étais pensait tout bas : tu joues ta vie demain, c’est une chance, une chance immense, essaie d’en faire quelque chose de bien.

 

 

 

 

 

 

 

 

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