Ce souvenir-là...

C’est un projet intime et cathartique, qui se situe quelque part entre mémoire et oubli.

 

Il m’a fallu sortir de moi tous les souvenirs de lui qui m’empêchaient de vivre, qui littéralement m’asphyxiaient.

Il a fallu m’en emparer à pleines mains et tirer très fort pour les déplacer et les fixer, ailleurs.

Désapprendre, ou réapprendre, je ne sais pas très bien.

Mettre de la distance.

Faire taire le cœur et le chagrin, chasser la nostalgie, m’autoriser à remplacer les dernières fois avec lui par des nouvelles dans lequel il n’est nulle part. Puisqu'il est parti et que l'avenir se vivra séparément.

Il m’a fallu figer quelque chose pour autoriser le mouvement de la vie à continuer.

La peur de perdre ce que nous avions vécu m'empêchait de me laisser porter par le flot de la vie. Je ne m'autorisais pas à continuer sans lui.

La nage à contre-courant.

La peur de perdre ces souvenirs de nous.

Lui, je l'avais déjà perdu.

Mais les souvenirs, je m'y accrochais comme à un radeau de sauvetage.

Ah, l’absent, celui qui hante, et l’absence alors est plus dense encore que la présence.

Et ce vide-là fait mal, voilà. C’est un fait. C'est une tristesse et un manque grands comme ça qu’il a fallu apprivoiser.

Je n’ai toujours pas compris s’il faut oublier pour avancer, ou se confronter aux souvenirs encore et encore jusqu’à ce que la douleur cesse, jusqu’à ce que les souvenirs perdent de leur intensité et deviennent soutenables.

Mais ce que j’ai appris, en revanche, et dont je suis sûre désormais, c’est que personne, pas même le temps, ne pourra me dérober ce que nous avons traversé lui et moi. Nous avons existé. Nous avons vécu et ressenti.

 

Le destin a décidé que, trois fois, voilà ce dont j’avais besoin, trois fois le même chemin et les mêmes photographies avant que les images ne s’impriment sur la pellicule. Trois fois et maintenant je n’ai plus mal, un léger pincement au cœur tout au plus, lorsque je suis confrontée à toutes ces choses qui me reliaient à lui. L’image de ces lieux, de ces objets qui, il y a deux mois encore, était insoutenables.

 

Maintenant je peux avancer.

Je n’ai plus peur d'oublier.

Son image est inscrite au plus profond de moi.

Pour toujours.

Et son absence n'est rien. Presque rien.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

       Ce souvenir-là est un souvenir anticipé-imaginé.
 Ce sont les mots que l’on ne se dira jamais.

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   

 

 

 

 

 

 

                                                    Ce souvenir-là est l’attente avant de te rencontrer pour la première fois.
Nous sommes le dimanche 14 mai 2017, je suis assise sur ce banc pour tuer les trente minutes qui me séparent de toi. Nous avons rendez-vous. Je porte un t-shirt gris et un gilet bleu marine. Quel pantalon, quelles chaussures, quelle coiffure, j’ai oublié. Tu as quelques minutes de retard, tu m’écris J’arrive. Je tiens un livre entre mes mains, je ne sais plus lequel, je fais semblant de lire, semblant car le sens des mots m’échappe, c'est comme si je ne savais plus lire. En réalité je suis absorbée toute entière par cette attente de toi et le reste n’existe plus. Tu n’es pas encore là et déjà pourtant, tu occupes tout le territoire. Mon esprit est annexé.
Tu t’arrêtes à côté du banc, à ma droite. Je sais que c’est toi avant même de te regarder. Tu m’as reconnue. Tu es là, à un mètre de moi, debout, immobile. Je sens ton regard posé sur moi. Je lève la tête, nos regards se croisent, tu me souris et voilà, c’est ici que notre histoire commence.

 


       

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    Ce souvenir-là est le film que nous voyons ensemble pour notre premier rendez-vous. Ce sera la seule fois de notre histoire où nous irons au cinéma. Plus tard nous regarderons des films blottis l’un contre l’autre dans ton lit, protégés, extérieurs au monde.
Le film est très bien et dans la pénombre de la salle, je regarde ton visage à la dérobée.

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  Ce souvenir-là, c’est toi et moi assis sous ce qui s’appelle, tu me l’apprends ce soir-là, un kokedama. Nous partageons du thé, nous parlons de nos vies, tu parles et je t’écoute, je me dis que tes yeux brillent et que tu as un très beau sourire. Le café est bondé et l’instant d’après il n’y a plus personne, juste toi et moi, nous, nous sommes les derniers et le café va fermer. Le temps nous a glissé entre les mains et nous nous sommes livrés l’un à l’autre dans une simplicité qui me surprend. Tu entres dans ma vie de manière inattendue, soudaine et douce.

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

          Ce souvenir-là, c’est notre immobilité au milieu de l’effervescence de la foule, des corps en mouvements. Nous sommes deux points fixes, assis là, nous nous faisons face et nos voix se délient. Je te dis : j’ai tellement peur de l’oubli et du temps qui passe malgré moi, et je suis surprise de mes propres mots. Car ces mots-là sont un aveu. Je te le dis naturellement pourtant, et le naturel n’est pas commun d’ordinaire lorsqu’il s’agit de parler de mon intériorité. Dans l’herbe, j’aperçois une souris et mon corps se raidit, tu s’enquierts : ça va ? Je ne sais pas vraiment t'expliquer cette peur irrationnelle, mais j’essaie et tu m'écoutes avec compassion.

      Ce souvenir-là, c’est les deux points fixes que nous sommes sur ce banc jusqu’à ce que la nuit tombe et que le froid nous enveloppe, et qu’alors tu proposes : on va manger ?

 


  

 

 

       

 

  

 

   Ce souvenir-là, c’est le premier repas partagé, le tout premier soir. Nous mangeons ici, la deuxième table à droite en entrant. Nos deux corps, face à face dans la lumière tamisée du restaurant. Nous parlons de musique et de littérature, de cinéma aussi. Dans la pénombre de la salle, tes yeux brillent encore plus forts.

 


 

     Ce souvenir-là, les lumières de ce manège pour enfants, c’est le moment où l’on se quitte après six heures côte à côte sans s’être touché. Ta peau, je ne l’ai effleuré qu’avec des mots. Tu ne m’embrasses pas et j'en suis un peu déçue, mais nous convenons d’un second rendez-vous trois jours plus tard. Je rentre chez moi seule dans la nuit et j’ai l’impression d’avoir au bout des doigts des petits morceaux de toi.

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Ce souvenir-là, c’est la très longue rue que j’ai emprunté à vélo un nombre incalculable de fois pour venir rejoindre tes bras.

 



 

    

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     Ce souvenir-là, c’est un après-midi où nous flânons en ville, sûrement un samedi, et ce jour-là nous ressemblons à tout le monde, je veux dire, nous sommes d’une étrange banalité dans la foule, deux amoureux qui marchent et se sourient en effleurant parfois la main de l’autre. C'est une impression nouvelle pour moi. Tu m’entraines dans ce magasin, je t'entends me dire : viens on va voir, il y a des jolies choses !

        Moi aussi, je l’aimais bien ce magasin. Je l’aime moins maintenant qu’il est devenu un souvenir de toi que je dois affronter chaque jour car cette boutique est située juste en bas de chez moi.

 

 


      

 

 

 

 

 

      Ce souvenir-là, c’est une série que tu me fais découvrir et que j’adorerais. Mais après les deux premiers épisodes regardés dans ton lit, tu me quittes et j’aurais peur de regarder la suite sans toi. Un jour, je respire en grand et je me lance. Je me dis que t’oublier, c’est comme un exorcisme : il faut me confronter à tout ce qui te ramène à ma mémoire, et te sortir de moi.


       

 

 

 

 

 

 

 

     

   Ce souvenir-là est celui d’un déjeuner. Je te fais découvrir ce lieu que j’aime beaucoup, nous sommes installés en terrasse, c’est un samedi et c’est le printemps.

 


   Ce souvenir-là est celui d’une photographie que je n’ai pas prise et dont il me reste encore les regrets au bout des doigts. Un portrait avorté qui, je t’assure, aurait été magnifique. Pour tous les deux, c’est notre première fête de la musique dans cette ville. Nous sommes allongés dans l’herbe face au fleuve, nous buvons de la bière et une légère ivresse me rend aérienne. Ton visage regarde le ciel, tu ouvres et fermes tes paupières, tu me regardes et tu souris, puis tu regardes le ciel à nouveau, puis tu rentres à l’intérieur de toi. Dedans-dehors. Les yeux ouverts, les yeux fermés. C’est un drôle de ballet qui se joue sur ton visage, une danse je t’assure, et je mesure la chance que j’ai d’en être la spectatrice. La musique me berce, nous ne disons rien et je me demande à quoi tu penses. La nuit est en train de tomber sur nous et tu ne sauras jamais comme je t’ai trouvé beau à ce moment précis, dans la lumière du jour qui meurt.

 

 


 

 

 

 

 

 

     Ce souvenir-là a aussi lieu le soir de la fête de la musique, un peu plus tard. Nous avons marché jusqu’ici main dans la main, nous nous sommes assis sur ce banc de la place Saint-Michel. La musique ne nous plait pas vraiment mais je ne crois pas que cela nous importe beaucoup. Nous avons besoin à ce moment précis du contact des peaux, des baisers, et le regard des autres ne nous empêche pas. Je chuchote à ton oreille : allez viens, on rentre chez moi.

 


         

          Ce souvenir-là, c’est la surprise qui nous attend sur le chemin du retour ce même soir de juin, un petit concert qui ressemble à un bonbon qui fond sur la langue
Pour prendre cette photographie, je me tiens à l’endroit exact où nous nous tenions, toi et moi, l’un derrière l’autre, nos deux corps formant un tout. Tes bras encerclaient ma taille et nous balancions légèrement au rythme de la musique. Je ne connaitrais jamais le nom de ce groupe et ce n’est pas important, dans le fond. Je me souviens t’avoir dit : c’est beau, tu ne trouves pas ? Comme si mon opinion ne suffisait pas, qu’il me fallait ton accord pour avoir le droit de penser ça. Nous restons là, dans la nuit et enveloppés par cette musique, jusqu’au moment où le désir, devenu trop violent, nous pousse jusqu’à chez moi.

 


 

 

 

 

 

 

 

      Ce souvenir-là est un saut au trapèze volant, nos corps lancés dans le vide.

      Lorsque tu t'élances, je fige ta silhouette d'un déclenchement d'obturateur.

      Quelques minutes plus tard, c'est moi qui saute.

      Ce souvenir-là, c'est le toit rouge et blanc du chapiteau et c’est ma voix qui te dit : je crois que j’aimerais ça, faire du cirque.

 


       

 

 

 

 

 

 

      Ce souvenir-là est celui de tes trois perruches et des trois œufs que je verrai éclore. Parce que oui, tu es ce genre de garçon, du genre à dire avant même la première vraie rencontre : tu sais, j’ai transformé mon balcon en volière.

 


        

 

 

 

 

 

 

      Ce souvenir-là est celui de tes doigts sur les cordes et de l’air grave posé sur ton visage comme un masque lorsque tu joues du violoncelle. De ce concert dans l’église d’un tout petit village, aussi, où tu me présentes aux membres ton orchestre en me tenant par la main et en me demandant très régulièrement : ça va?, comme pour t 'assurer que je ne me sens pas perdue.

 


      

 

 

 

 

 

      Ce souvenir-là, c’est un jour où je te demande si tu aimes le carrot cake,
et lorsque tu hoches la tête je déclare avec l’engouement d’une petite fille :
alors je t’emmènerai goûter le meilleur du monde !
Je ne t’ai jamais emmené là-bas. Il faut bien admettre que tu ne m’en as pas laissé le temps.

 


1.    

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

        Ce souvenir-là, c’est la fièvre qui a pris possession de ton corps une nuit du mois de Juillet, et mon incapacité à dormir à côté de toi, ta peau transformée en bouillotte. C’est le dernier week-end avant le jeudi où tu me quitteras. Dans ton salon, allongée sur le canapé et blottie sous une couverture, je lis ce livre. Je ne sais pas encore que quelques jours plus tard ce sera moi, l’Inconsolable.

 


     

 

 

 

 

 

 

 

 

 

          Ce souvenir-là est un souvenir deux en un.

      L’angle de cette rue, nous l’empruntons ensemble un jeudi matin très tôt, je rentre voir ma famille et tu me conduis jusqu’à l’aéroport. Je nous revois marcher main dans la main jusqu’au parking dans la nuit et le silence, et je repense à notre baiser dans le jour qui se levait lorsqu’il a fallu se quitter sur le tarmac.

      Quarante-trois jours plus tard, de ma fenêtre je te regarde marcher et tourner à l’angle de cette rue.

      Nous sommes le quatorze Juillet et c'est la dernière fois que je te vois.

      Tu pars.

      Je m’effondre.

 


 

 

 

Et enfin, clore le chapitre.