Soli-lunaire

Une petite merveille d'Alexandre Day. Plus de ses illustrations sur son blog.
"Plumes blanches" - Alexandre Day

Hier soir en rentrant de chez lui, je cherchais le terme exact et j'ai trouvé. On s'offre de la tendresse, voilà ce qu'on fait. Lui et moi, voilà ce qu'on a fait, on s'est offert de la tendresse. Il laisse glisser ses doigts le long de mon dos, je frissonne et il me murmure que je suis douce, qu'il avait oublié à quel point ma peau était douce. En me serrant très fort, il me dit : j'ai peur de te faire mal. Il voulait me voir, maintenant un an que nous ne sommes plus ensemble et j'ai enfin dit oui, d'accord, je vais venir te voir. Je ne sais pas exactement de quelle manière je me suis retrouvée entre ses bras, il y faisait moins froid. On a fermé les volets et on s'est offert deux parenthèses hors du temps, deux soirs de suite, quelques heures loin de nos vies. Blottie contre lui, son corps brûlant contre le mien, ma tête posée sur son épaule, je me suis oubliée. Et que c'était doux d'être loin de moi. Ces dernières semaines ont été une succession d'au-revoir, d'adieux déchirants qui ont fait pleurer en silence la petite fille qui dort en moi et qui prend toute la place. Mais ça, c'est une histoire bien compliquée, et pas de celles qu'on raconte dans les contes de fées...
Je pourrais vous parler du gâteau en forme de hérisson que j'ai amené vendredi pour les petits lou(p)s, un "gatêau de niverssaire", selon eux, un gâteau d'au-revoir, selon moi. Les derniers câlins, les vœux envolés pour que l'avenir leur réserve le meilleur. Les cupcakes-brownies (que vous pouvez voir ici) confectionnés avec attention et reconnaissance pour celles qui ont partagés mon quotidien pendant près de trois mois. Des petits gâteaux de merci, des gâteaux d'à-très-vite. Je pourrais vous parler aussi du concert de Barcella qui était tout aussi magique que le précédent, des jolies rimes, des mots merveilleux, de la poésie de l'enfance et de la nostalgie de l'insouciance. Il y a eu cette conversation, aussi, autour d'un repas chinois, avec mes parents, ma grande sœur et son compagnon, un weekend où nous étions rentrés dans ma campagne natale. Ma maman disait qu'elle ne savait jamais quoi choisir comme petit cadeau pour ma sœur. Ma sœur et moi riions en disant que c'est parce qu'elle n'avait pas de style. Et moi alors, c'est quoi mon style ? J'ai posé la question et j'avais si peur de la réponse, je sais si peu de l'image que je renvoie aux autres. Florent a dit : un peu hipster, je dirais. Je ne connaissais pas le mot, j'ai cherché des images sur internet et j'étais plutôt satisfaite. Hipster, ça veut dire polaroïd, vêtements vintage et utopique aussi, je crois. Ma maman a dit : romantique, pleine de poésie, et j'étais contente. Je ne suis peut-être pas si loin, aux yeux des autres, de la personne à laquelle je voudrais ressembler. On a pu, pour la première fois cette année, manger à l'extérieur, sur la table en bois dans l'immense jardin de la maison dans laquelle j'ai grandi. L'hiver cède sa place au printemps, le soleil reprend ses droits et ça réchauffe un peu mon cœur gelé. Un soir, je me suis promené sur les quais sur Rhône, à deux pas de chez moi et j'y vais pourtant si peu souvent, allez-savoir pourquoi. C'était une soirée douce, encore lumineuse malgré l'heure avancée, les gens se promenaient et je les regardais vivre. J'ai appuyé sur le bouton vert de mon polaroïd et en rentrant, j'ai noté derrière le cliché, juste en dessous de la date : "Les couleurs du printemps ont si peu d'importance pour celui dont la vie se déroule en noir et blanc." Ce n'est pas facile, d'être moi. Ni tout à fait ici ni tout à fait ailleurs, ni tout à fait vivante ni tout à fait morte, mi-solaire mi-lunaire, à égale distance du ciel et de la Terre.

 

Ce soir, après un long silence, elle me dit : Je ne sens pas en vous le désir de changement. Sa phrase me heurte de plein fouet, telle une accusation : c'est de votre faute si vous ne guérissez pas. J'ai retenu les larmes, je lui en ai voulu en silence. J'aurais aimé pouvoir frapper dans un sac, hurler, mordre dans un oreiller ; évacuer les larmes et la colère. Je lui en ai voulu de douter de moi, de ne pas y croire. C'est à elle de garder confiance, normalement, c'est son rôle de me garantir qu'après tant d'efforts je parviendrai un jour à sourire sans avoir l'impression de mentir. J'ai manqué deux séances consécutives suite à des imprévus, des aléas comme on dit. Elle n'y voit qu'une manière inconsciente d'échapper à nos rendez-vous hebdomadaires. Je lui ai réglé l'intégralité des trois séances avant de partir, ma main enserrant le stylo tremblait. Je ne veux rien devoir à personne. Je me suis rarement sentie aussi seule, rarement sentie en colère aussi, car elle ne comprend pas, non, et son incompréhension me renvoie à la solitude qui m'habite et qui semble être irrémédiable. Je crois qu'un jour, j'en mourrai. De ce froid au-dedans. Mme M. me manque, lundi lorsqu'elle m'appellera ça fera vingt-huit jours sans ses mots. Mme M. me manque. Je me meurs d'être si seule au monde.

 

 

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Commentaires : 1
  • #1

    Sarah (samedi, 17 mai 2014 10:02)

    Je ne sais pas pourquoi ces histoires d'au-revoir après l'heure, de retrouvailles-tendresses me charment toujours un peu trop...