Grondement

Elle dit "La loi est faite pour cela." -Vous savez, il y a la loi et il y a les rapports humains. Et les rapports humains sont bien plus compliqués que ce qui est écrit sur le papier.

C'est comme si elle ne saisissait pas mes paroles. Ne m'écoutait pas. 

- Oui, mais la loi (...)Je ne l'entends plus. La loi, la loi, je sais. Ce qu'elle ne semble pas comprendre, c'est qu'il s'agit de mon père, de l'existence ou de la disparition du lien avec lui, aussi imparfait soit-il. Elle ne conçoit pas cela, et ça me met en colère. La vie est plus compliqué que les lois. Ça se saurait, s'il suffisait de suivre à la lettre ce qui est écrit. Alors je reste silencieuse. Trente minutes sans paroles, c'est long. Mais je lui en veux. Je ne sais pas le dire, je ne sais pas crier ou m'énerver, mais je sais me taire. Et tout retourner contre moi. Car cette colère que je ressens contre elle me revient en pleine figure car je ne sais pas la dire. Je dessine dans l'air le symbole infini avec mon index. En tout petit et en boucle. L'infini de l'infini. Pendant tout ce temps de non-dire, je me demande à quoi elle pense. À son dîner de ce soir, peut-être, à son emploi du temps du lendemain, à la dernière dispute avec son mari, à la lessive qu'elle n'a pas eu le temps d'étendre avant de partir ce matin, au goûter de son fils qu'elle devra glisser dans son cartable en rentrant. Elle pense à tout, sans doute, sauf à moi. Je compte le nombre de livres sur son étagère, quinze d'un côté et dix-sept de l'autre. Je recompte, pour être sûre de ces numéros sans importance. Mes yeux me brûlent, le sommeil en retard, la fatigue aux abois. Je pense à ma famille. À maman. À Mme M. À la petite Ambrine qu'il faudra que j'observe demain, aux mobiles - des nuages en coton- que j'ai fabriqués aujourd'hui avec les enfants et dont je ne suis pas entièrement satisfaites. Je pense aux erreurs faites et à celles à venir. Aux douleurs qu'il faudra surmonter. Aux peines à endurer. Je pense à mon père. La colère fait de mon cœur un petit volcan, je pense aux gens auxquels je tiens. Mais ça ne suffit pas. Le volcan continue de gronder. Ce moment de solitude me bouleverse. J'avais oublié, qu'il ne faut pas s'attendre à de la tendresse ou même à de la compassion, qu'un patient reste un patient et que la distance avec l'Autre est immense. Qu'elle n'est pas là pour s'occuper de moi. Pour être gentille. Qu'avec elle, je reste seule au monde. Je ne m'y fais toujours pas.

 

Et cette phrase, qui tourne sans fin dans ma tête : "Vous pensez arrêter quand?". Car elle, il lui importe peu, je ne suis qu'une question de planning.

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