Respire

C'est étrange comme, à chaque fois, le scénario se rejoue. Dès que j'arrive à la gare, les mots affluent. Un flot incontrôlable, vite il me faut noter pour ne rien perdre, les odeurs, les images, le froid et les souvenirs. Alors que des nuits entières j'ai cherché à sortir du silence et que tout sonnait creux. À peine écrits j’effaçais déjà les quelques mots griffonnés du bout des doigts. Aujourd'hui j'écris : je respire enfin. Car dans mon cœur, l'écriture est la vie. 


***

Je marche vers vous. C'est tout ce qui m'importe. Même si, bien sûr et je vous le dirai plus tard, plusieurs milliards de nœuds ont pris possession de mon esprit et l'ont embrouillé, je marche vers vous et c'est tout ce qui compte. Les graviers ont presque disparus : je vole vers vous.


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Je l'emmène partout. Mon petit carnet beige à fleurs. Il est doux. J'ai honte de mon écriture imparfaite au-dedans. Je dépasse la honte. Le stylo tiré du sac m'encourage, il me chuchote d'y déposer mes mots. J'écris. Toutes ces choses qui me hantent, me dévorent,  me reviennent. Tous ces souvenirs qui font que je suis celle que je suis et qui menace mon équilibre précaire. Assise sur les marches du perron, l'air est glacé et mon corps n'arrive pas à se réchauffer depuis le train, je prend le stylo et mon carnet à fleurs et je me souviens


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Je vois cette personne sortir du bâtiment et tout me revient soudain. Cet espace-temps comme différent de celui du dehors : dès lors que l'on franchit le seuil du service -c'est comme ça qu'on dit en médecine, un service ou une unité selon les soignants-, le temps semble s'arrêter. Un espace-temps différent de celui dans lequel évoluent les autres, les vivants, ceux qui respirent, ceux qui tiennent debout. Nous sommes ceux dont on ne parle pas ou si peu, ceux sur lesquels on se tait alors qu'il y aurait tant à dire pour démêler les nœuds, comprendre la chute et les brèches sous-jacentes. Mais les autres se taisent car ce pourrait devenir de leur faute, ce drame. J'avais oublié, ou presque. Je ne suis plus vraiment de ceux-là, et pourtant. Et pourtant. C'était quelque part dans ma mémoire, ces journées d'attente étaient rangées dans je ne sais quel tiroir, ces journées si longues, rythmées par les repas et les petites pilules multicolores à avaler avec un grand verre d'eau. L'attente de la nuit pour enfin se voir accorder quelques heures loin de soi. Seule échappatoire face à cet enfer qu'est devenue notre existence. Comme si la Vie se résumait à ça, à cette routine quotidienne qui permet pourtant, pour un temps, de garder les morceaux ensemble, même s'ils ne tiennent pas et que c'est un leurre, on serre fort et méticuleusement pour former un tout, bien rapproché, pour éviter le pire. L'attente. Que quelque chose bouge. À croire que ça durera éternellement. Cette semi-mort. Cette respiration saccadée. Les entretiens médicaux qui sont là pour essayer de comprendre. De nous faire comprendre. De réparer, peut-être. Mais on ne répare jamais rien, je le sais désormais, on doit faire au mieux avec les morceaux de nous qui sont brisés. Reconstruire différemment, car la Vie laisse des traces. La douleur aussi. Il faudrait accepter qu'on ne gagne pas à tous les coups. 


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Je marche. De vous, je m'éloigne. Je rentre chez moi. Mais je ne suis de nulle part. Plus maintenant. Plus depuis que je ne suis plus une enfant. J'ai la tête ailleurs et le cœur lourd. Le manque de vous, déjà. La peur de la perte, point lancinant près du plexus. Tout ce que j'aurais voulu dire. Encore. J'ai peur. Et mal. Et froid jusque dans les os. Et pourtant, je sais que vous veillez.  


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Aujourd'hui, plus que jamais, je suis persuadée d'une chose : la vie est une question de rencontres

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Commentaires : 2
  • #1

    Clem (mardi, 16 décembre 2014 14:08)

    Te lire me fait tant de bien. J'ai pensé à toi, pour Noël j'ai demandé à mon père de m'offrir deux des livres de Laurence Tardieu.
    J'espère que tu tiens bon et que tu t'accroches à la vie.
    Je t'embrasse, et te confie que je suis heureuse quand tu écris, car te lire est un bonheur.
    N'arrête pas.
    Clémence

  • #2

    desbleusaucoeur (dimanche, 21 décembre 2014 05:58)

    Tu ne seras pas déçue de ce cadeau, j'en suis presque certaine. Lorsque tu liras ses mots, tu comprendras de quoi je te parlais.
    Et mille mercis, une fois de plus, pour tes compliments. Je suis heureuse que tu me lise, et heureuse que mes mots puisse t'apaiser un peu.
    Je t'embrasse et te pense fort.
    Fantine